Donc, en son logis de Carnavalet, la marquise, dit M. Cousin, «régna vingt ans sur cette société polie dont ses lettres sont l’éblouissante chronique, au milieu d’une petite cour de familiers ayant nom Retz, la Rochefoucauld, Arnault, Pomponne, Séguier, Turenne, Condé, Bossuet, Bourdaloue et tant d’autres».

De tels noms suffiraient à donner de la majesté à ce Carnavalet superbe, legs des XVIᵉ et XVIIᵉ siècles, s’il n’avait pas gardé ou repris toute sa splendeur, son imposante mine d’autrefois.

La marquise quitta sa Carnavalette en 1696 pour aller soigner sa fille à Grignan et elle ne revint plus. Après elle, l’hôtel eut des conseillers à la cour, des financiers pour locataires ou propriétaires; pendant près d’un siècle la finance y succéda à la robe et la robe à la finance. On y vit sous la Terreur les bureaux de l’enregistrement; tout était mort alors, sauf le fisc qui ne mourra jamais et qui alors était devenu, par les séquestres et confiscations, le plus gros propriétaire de France. Sous l’Empire, autre administration: la direction de l’imprimerie et de la librairie, autrement dit la Censure. L’école des Ponts et Chaussées lui succéda en 1815, les mânes de la pauvre Mᵐᵉ de Sévigné ont dû souffrir alors, pour tant de géométrie et de mathématiques dans sa maison. Ce fut ensuite une grande pension, l’institution Verdot jusqu’à l’achat par la ville de Paris en 1866.

L’hôtel Carnavalet, sauvé par cet achat de la triste décadence qui attend tous

Mᵐᵉ DE SÉVIGNÉ A L’HÔTEL CARNAVALET

ces vieux hôtels des quartiers aristocratiques abandonnés par l’aristocratie, est devenu le musée Parisien par excellence, le musée des souvenirs spéciaux à Paris. Il n’y a pas perdu, il y a gagné au contraire, indépendamment des richesses mobilières du musée, puisque aux richesses architecturales de l’immeuble, d’autres richesses sont venues s’ajouter.

La belle cour de l’hôtel refait par Boislève a été restaurée dernièrement, c’est là qu’on admire les véritablement merveilleux bas-reliefs des Saisons, sculptés pour M. des Ligneris par Jean Goujon, particulièrement la plantureuse Cérès symbolisant l’Été, corps superbe si élégamment drapé, et le robuste Automne. Ces chefs-d’œuvre décorent la façade du fond de la cour; en face, au revers du pavillon d’entrée, Jean Goujon sculpta également à la clef de voûte de la porte cochère une élégante Renommée, et sur les côtés de l’arc deux Victoires couchées tenant des palmes.

Les ailes en retour, œuvre de Mansard ont également de grandes figures entre les fenêtres du premier étage, mais elles sont bien inférieures, ce sont les quatre Éléments d’un sculpteur inconnu, et les quatre déesses fort lourdes de Gérard Van Ostal.

Les appartements de l’hôtel Carnavalet avaient souffert des transformations et adaptations diverses et des changements de goût, depuis Mᵐᵉ de Sévigné à qui l’on peut reprocher d’avoir, à l’instigation de sa fille, fait enlever des «antiquailles» de cheminées du XVIᵉ siècle. Dans la grande restauration entreprise par la ville on a restitué le grand corps de logis de la Renaissance, les hautes fenêtres et les combles élevés, à la place du comble à la Mansard et l’on a rendu à l’intérieur quelques-unes des anciennes dispositions, en y ajoutant quelques cheminées et de belles décorations d’appartements sauvées ailleurs des démolitions parisiennes.