La mélancolie des choses qui ne sont plus ne flotte pourtant pas dans l’air et ne tombe pas des murailles grises; il y a tant de bruit et de mouvement dans ce quartier monumental, dans cette ville aristocratique abandonnée au commerce, envahie par tous les métiers, qui la traitent en pays conquis; tant de chariots industriels sortent des portes cochères à carrosses et font retentir d’un fracas de ferraille le pavé des rues démocratisées. Il est bien vivant ce quartier des élégances défuntes, on entrevoit dans les cours le mouvement de la fourmilière travailleuse parmi les ballots empilés, les caisses de marchandises encombrant tous les coins et débordant par toutes les baies, dégringolant des larges escaliers à rampes en volutes de fer forgé... A certaines heures, de ces vieux hôtels des élégantes du grand siècle, de ces logis compassés de haute magistrature, débouchent des foules bruyantes, ouvriers et apprentis en bourgerons, ouvrières en longs sarraus, employés en veston courant au déjeuner.

Il est pourtant bien attristant de penser que fatalement des modifications journalières vont davantage altérer peu à peu la physionomie des vieilles façades, et feront disparaître demain ce que l’on admirait encore hier. Les grands hôtels subsistant à peu près intacts deviendront de plus en plus rares, et peu à peu chaque année enlèvera un trait à leur physionomie... Et le vieillard symbolique du fronton de la rue Payenne, s’il n’est abattu lui aussi, restera seul à se souvenir et à échanger par-dessus les toits des soupirs attristés avec l’ombre affligée de Mᵐᵉ de Sévigné, errant dans le vieil hôtel de Ligneris-Kernevenoy-Carnavalet préservé par son affectation officielle, et d’où elle gémit de ne pouvoir écrire sur tous ces désastreux changements à Mᵐᵉ de Grignan une longue, bien longue lettre, remplie d’exclamations, de protestations et de récriminations.....

FRONTON RUE PAYENNE

LE DUEL DE BEAUFORT-NEMOURS AU MARCHÉ AUX CHEVAUX (RUE DE LA PAIX ACTUELLE)
CHAPITRE X
LE PARIS DE LOUIS XIV ET DE LOUIS XV

PLACE DES VICTOIRES