HÔTEL DE LA CHANCELLERIE D’ORLÉANS, RUE DES BONS-ENFANTS

Law dans ces moments terribles où il luttait en désespéré fut plusieurs fois en grand péril. On renversa ses voitures, on assomma ses gens, s’il était tombé entre les mains du peuple furieux, il était mis en pièces. Une grave crise politique s’en suivit. Le parlement s’étant mis sur la question en opposition avec la Régence était exilé à Pontoise.

...C’est fini pour la rue Quincampoix, on la ferme. Le Système est à l’agonie, le papier tombe, mais il y a encore des agioteurs, qui tripotent maintenant à la baisse. Law transporte ses bureaux dans un des hôtels neufs de la place Vendôme. Le camp de l’agio est transféré sous les tentes établies au milieu de la place Vendôme qui était alors un quartier de gros financiers. Le Système meurt gaiement en musique, dans une espèce de fête galante que l’on transporte bientôt dans les jardins de l’hôtel de Soissons sous des baraques mieux installées. Et celui qui a mis cette immense affaire en branle, qui a bouleversé toutes les fortunes particulières et celle de la France, Law vaincu, complètement ruiné, quitte un jour Paris, emportant à peine quelques poignées de louis, pour s’en aller mourir peu après à Venise.

Il est assez extraordinaire de pouvoir dire qu’en définitive tous les désastres accumulés par le vertigineux coup de folie, tous les successifs effondrements de tant de fortunes privées, tous les écroulements particuliers tournèrent au profit de la fortune générale une fois la douloureuse liquidation faite et la banqueroute partielle de l’Etat acceptée. Tous les historiens le constatent; le Système, parmi tant de ruines, avait fait quelque bien. Law avait à son actif quelques heureuses mesures, suppressions de charges, régularisation d’impôts, et le mouvement industriel et commercial, né de la grande secousse, devait, après un temps d’arrêt, reprendre et continuer. Mais quelle profonde perturbation, le ver était dans le siècle, avec les germes de démoralisation devant faire lentement leur œuvre, pour aboutir à cette autre terrible liquidation que les enfants de la Régence verraient en leur vieillesse.

Il ne faut donc plus chercher la maison d’où sortirent toutes ces choses et la rue elle-même a modifié son aspect. Les façades qui ont vu la grande folie sont maintenant fort rares; pour cause d’alignement elles ont reculé de deux mètres pour la plupart; il n’y a plus de ce temps que celles qui avancent encore et marquent l’ancienne largeur—ou étroitesse—de la rue. Après la rue Aubry-le-Boucher, l’ancienne rue des Cinq-Diamants est restée étroite et intacte; il faut s’y casser le cou pour admirer quelques mascarons aux fenêtres et de vieux balcons à des maisons qui furent jadis demeures de gens importants.

Au moment le plus chaud du système, se produisit une affaire qui eut un retentissement terrible. A l’angle de l’étroite ruelle de Venise qui fait communiquer la rue Quincampoix avec la rue Saint-Martin se trouvait le cabaret de l’Epée de bois, toute la journée rempli et bondé d’agioteurs. Le jeune comte de Horn, fils d’un prince allemand, parent de l’Empereur et du Régent, venu à Paris sans doute pour prendre sa part des profits, avait considérablement perdu à l’agio et au jeu dans les tripots de la foire Saint-Germain. Pour se refaire d’un seul coup, il eut l’audace, avec deux aigrefins ses complices, en plein jour, d’attirer dans une petite chambre du second étage, en ce cabaret de l’Épée de bois, un malheureux courtier porteur de 150.000 livres en billets.

On entama une opération, comme le courtier se penchait pour écrire, le comte de Horn soudain lui entortilla la tête avec une serviette pendant que ses complices le poignardaient. L’homme put crier pourtant et ses cris jetèrent l’alarme dans la maison. On accourut. Les deux complices quittèrent la chambre à temps et se perdirent dans la foule; le comte de Horn effaré prit par la fenêtre, et s’accrochant à des bois de charpente étayant la maison put descendre jusqu’en bas sans se blesser. Il pouvait encore essayer de se sauver, mais il prit le parti de se rendre lui-même chez le commissaire, et de dire, pour détourner les soupçons, qu’il avait failli aussi être assassiné. Convaincu bientôt de son crime, le comte de Horn fut condamné à mort malgré tous les efforts et toutes les supplications de sa noble parenté. Le régent, sur les instances de d’Argenson et du cardinal Dubois, tint bon et ce fils de prince régnant fut rompu en Grève avec un de ses complices que l’on avait pu retrouver.

A côté du Palais Royal où Philippe d’Orléans partageait son temps entre les conseils de cabinet et les petits soupers, entre les affaires de l’Etat et les parties de débauche, avec sa bande de roués et ses maîtresses, Dubois, son principal conseiller habitait un hôtel particulier que l’on peut voir dans la rue des Bons-Enfants, un peu noirci mais encore intact avec sa façade d’une élégante tournure, sa porte magistrale. C’était la chancellerie d’Orléans, une dépendance du Palais Royal.

Saint-Simon, qui n’a pas le crayon tendre, trace en deux lignes un croquis physique et moral de Dubois: «C’est un petit homme maigre, effilé, chafouin, à perruque blonde, à mine de fouine, à physionomie d’esprit. Tous les vices combattaient en lui à qui en resterait le maître.»