Fils d’un apothicaire de Brives-la-Gaillarde, Dubois était venu faire ses études comme boursier dans un des petits collèges de Paris, au collège Saint-Michel, dont il subsiste rue de Bièvre, nº 12, une maison signalée par une statuette gothique de saint Michel au-dessus de la porte. Sa situation au sortir du collège demeura quelque temps misérable, il fut instituteur de petits bourgeois ici, laquais ailleurs, jusqu’au jour où le précepteur du futur duc d’Orléans se l’adjoignit, après lui avoir fait prendre le petit collet. Il était ainsi l’abbé Dubois sans avoir reçu les ordres. Peu à peu l’intelligent adjoint du précepteur en titre suppléa celui-ci qui se faisait vieux et, avec l’appui de son élève lui-même et de ses amis, obtint à la fin la place, malgré sa mauvaise réputation déjà bien établie. Ce précepteur ivrogne et débauché, mais spirituel et rusé, insuffla sa corruption dans l’âme du duc d’Orléans, né pourtant avec les plus heureuses qualités, et lui donna tous ses vices. Attaché désormais à la maison d’Orléans, quelle fortune inespérée pour le boursier de Saint-Michel aux commencements si durs! Ce n’était pourtant pas fini et le sort lui réservait beaucoup mieux en sa vieillesse. L’abbé Dubois est déjà vieux, il a soixante ans quand son élève prend la Régence; sa fortune alors fait un bond prodigieux. Dubois est diplomate, ambassadeur, il est ministre et dirige les affaires extérieures de la France, au mieux, dit-on, des intérêts de l’Angleterre qui lui paie pour cela une pension de 100.000 écus. Ces hautes dignités ne lui suffisent pas, il n’est qu’abbé pour rire, il veut être archevêque de Cambrai; il violente le Régent qui l’injurie, mais qui se laisse arracher le siège, et Dubois avant de coiffer sa mitre et de prendre sa crosse doit s’en aller d’abord recevoir la prêtrise.—Ne vous faudrait-il pas aussi le baptême? lui demanda ironiquement l’évêque qui l’ordonna. Devenu archevêque, il ne lui restait plus que le chapeau de cardinal à conquérir, il y arriva bien vite...
Ce prélat, qui riait volontiers de son élévation dans les soupers du Palais Royal et défiait tous les cardinaux réunis d’être à eux tous plus athées que lui tout seul, ne put jouir longtemps de ses extraordinaires succès; il mourut en 1723 et fut enterré dans l’église Saint-Honoré, voisine de la Chancellerie. Il y eut son tombeau surmonté de sa statue par Coustou fils. La malchance s’acharna sur le tombeau de Dubois; d’abord il avait été placé de façon telle que la statue tournait le dos à l’autel, ce qui donnait l’occasion de rappeler à tout visiteur l’indignité du cardinal des orgies de la Régence. Lorsqu’on démolit l’église en 1792 et que l’on construisit sur son emplacement le passage Saint-Honoré, on utilisa certains murs de l’église; alors dans la chapelle du cardinal, ignoble affectation, s’installa une maison de débauche, et l’âme de Dubois sans doute ne s’y trouvait point trop mal à l’aise; mais ce ne fut pas tout et le plus horrible reste à dire: comme pour symboliser terriblement l’ignominie restée attachée au nom de Dubois dans l’histoire de cette maison de débauche, le caveau funéraire de Dubois devint la fosse d’aisances!
Au commencement du siècle la vieille abbaye de Saint-Germain avait achevé de perdre ce qu’il lui restait de son caractère de petite ville close, qu’elle avait gardé si longtemps. Le faubourg Saint-Germain s’étendait et prospérait, le prix des terrains montait; les moines, pour profiter de cette hausse, et d’ailleurs ayant dépensé beaucoup d’argent dans les travaux de transformation exécutés sous Louis XIV, bâtirent plusieurs rues dans leur enclos, entre autres les rues Cardinale et Furstenberg, ainsi baptisées du nom de l’abbé qui était le cardinal Jean de Furstenberg. Ces rues enserraient le beau palais abbatial d’un amas de maisons et de bâtisses à petits loyers qui lui nuisaient beaucoup. Les abbés par cette spéculation se résignaient à un voisinage médiocre bien rapproché; ils n’étaient plus chez eux, sauf par derrière où leurs jardins étaient à peu près enfermés par l’église et par le gros bâtiment carré de la prison de l’Abbaye, passée aux mains de l’Etat et qui devait prendre un sinistre renom lors des égorgements de 1792.
Après la prison, sur le flanc sud de l’église on fit encore deux rues, la rue Childebert et la rue Sainte-Marthe encadrant la place du Parvis au pied de la grosse tour. Le boulevard Saint-Germain a fait sauter tout cela. La prison de l’Abbaye, démolie en 1854, tenait toute la largeur du boulevard devant le petit passage de l’abbaye.
Le nom de la rue Childebert évoque pour nous le souvenir d’une maison célèbre dans les fastes littéraires du siècle, maison fameuse, maison bruyante, la Childebert comme on disait, où vécurent des poètes et des peintres tous plus ou moins échevelés, de l’époque romantique. Une jolie petite fontaine appuyée sur une façade de cette rue Childebert, une simple niche en coquille surmontée de deux dauphins, mérite de rester dans le souvenir.
PASSAGE DU CLOÎTRE SAINT-HONORÉ
En face de la vieille abbaye et des maisons de la rue Childebert, avait rapidement prospéré, sous le règne du grand roi, une Académie comme il y en avait plusieurs en ce quartier, rue de Condé, rue de l’Université, rue du Vieux-Colombier, etc., établissements où les jeunes gentilshommes venaient compléter leur éducation, c’est-à-dire apprendre les armes, l’équitation et la danse. Cette académie est déjà marquée sur le plan de Gomboust; ses bâtiments se retrouvent dans la cour du Dragon, qui n’était pas alors un passage, cour très curieuse, remarquable d’abord par sa porte d’entrée; la haute voûte cintrée encadrant une fenêtre à beau balcon supporté par un gigantesque Dragon, ailé, boursouflé et pustuleux. Ce dragon, représentant un monstre légendaire dompté par sainte Marguerite, est là parce qu’il faisait face à la rue Sainte-Marguerite aujourd’hui Gozlin. La maison au fond de la cour du dragon n’est pas moins pittoresque avec ses deux tours encorbellées où se suit extérieurement la spirale de l’escalier; le passage donne rue du Dragon, jadis du Sépulcre, où se trouvent des maisons du XVIᵉ siècle plus ou moins transformées, mais montrant encore parfois des pignons ou des détails caractéristiques. Au nº 24 a demeuré Bernard Palissy, le maître potier des Rustiques figulines. On y voyait naguère comme souvenir, encadré dans la muraille au-dessus de la porte, un médaillon de Palissy représentant Samson terrassant un lion, avec cette légende qui servait d’enseigne à la maison: Au fort Samson. Le plat a disparu pour aller enrichir quelque collection.
Non loin de ces académies de danse et d’équitation s’élevait au commencement du XVIIIᵉ siècle, sur des terrains cédés par les Carmes déchaussés, le bel hôtel dit de Hinisdal, du nom de l’un de ses propriétaires après la Révolution. Grande porte majestueuse, style du grand siècle, belle cour entourée d’imposants corps de logis. Ce fut il y a cent ans l’hôtel du dernier gouverneur de Paris sous l’ancien régime, le duc de Brissac, qui par dévouement à la monarchie ne voulut pas émigrer, resta près du roi, devint le commandant de sa garde constitutionnelle en 90 et fut en 93 arrêté en province et massacré à Versailles, comme on le ramenait à Paris pour le juger. Il aimait d’une affection très vraie, avec un grand dévouement aussi, Mᵐᵉ du Barry, qui devait finir peu après lui sur l’échafaud où l’amenaient les dénonciations de ses gens de Louveciennes, intendant et valets pillards, y compris le nègre Zamore, devenu une autorité dans le pays.
Ce coin des rues Cassette et de Vaugirard est un endroit tragique. Au couvent des Carmes qui touche à l’hôtel de Brissac, les massacreurs de septembre égorgèrent 117 prêtres insermentés parmi lesquels plusieurs évêques. La chapelle des martyrs existe encore. Dans le jardin où les assassins poursuivaient leurs victimes, les flonflons résonnèrent aussitôt après la Terreur; c’était le bal des Tilleuls, un des innombrables endroits où Paris sortant de son bain de sang, heureux de vivre, se rua au plaisir.