Ces quartiers de la rive gauche virent encore au XVIIIᵉ siècle s’achever d’autres transformations. Sur le côté gauche du collège des Quatre Nations, l’hôtel Guénégaud qui avait succédé à l’hôtel de Nesle, était devenu sous Louis XIV l’hôtel Conti, pour la princesse de Conti qui l’avait augmenté d’un petit hôtel. En 1750, la ville de Paris acheta le tout et après diverses hésitations, on en décida en 1769 la démolition pour construire sur cet emplacement l’hôtel des Monnaies, celui que nous voyons actuellement, considérable masse de bâtiments dans lesquels fut cependant conservé le petit hôtel Conti.

Parmi les beaux hôtels du faubourg Saint-Germain, deux palais importants s’élevaient, le premier était né en 1722, mais on y avait travaillé tout le long du siècle. C’est le palais Bourbon, notre chambre des députés, dont les bâtiments primitifs construits pour la duchesse de Bourbon, continués par les princes de la maison de Condé, furent au moment de la Révolution considérablement transformés et augmentés pour loger d’abord la commission des travaux publics, en 93, quand le palais des Condé s’appela maison de la Révolution, puis le conseil des Cinq-Cents sous le Directoire. La façade sur le quai date de l’Empire; mais, de transformations en adaptations, les travaux continuèrent jusque vers 1830.

L’autre palais est un charmant édifice construit d’un seul jet dans le style gréco-français de Louis XVI, par l’architecte Rousseau, pour le prince Frédéric III, rhingrave de Salm-Kirburg. Il donne sur la rue de Lille et sur le quai d’Orsay; l’entrée principale rue de Lille est une sorte d’arc de triomphe ouvrant au milieu d’un portique ionique qui se continue tout autour de la cour d’honneur. Pour racheter la froideur antique de cette arche triomphale on a jeté coquettement au-dessus de l’archivolte de la voûte des bouquets de fleurs et de feuillages.

Sur le quai le palais ne se présente pas moins gracieusement; au-dessus d’un jardin en terrasse, façade décorée d’une rangée de bustes, et au milieu, pavillon demi-circulaire terminé par une coupole basse entourée de statues.

Le prince de Salm qui se construisit ce palais était un grand seigneur allemand au service de la France, marié à une Hohenzollern. Grand joueur, ayant entamé déjà sa principauté en prodigalités ostentatives, le prince se trouva, la construction terminée, à peu près complètement ruiné. Il acheva cette ruine en dépenses d’installations, en fêtes et pendaisons de crémaillère, si bien qu’au commencement de la Révolution il n’était plus que le locataire de son architecte.

Pour couronner dignement une vie de désordres, ce prince Frédéric de Salm-Kirburg, jadis aussi absolument aristocrate que possible, se jeta dans le mouvement révolutionnaire et s’efforça de faire oublier son origine par l’excès de son sans-culottisme. Il ouvrit même un club démagogique en son hôtel, mais comme malgré tout on se moquait du prince sans-culotte, on appela cette réunion où l’on phrasait à tort et à travers le club Salm-igondis, et le pauvre citoyen Salm, emprisonné malgré ses preuves de civisme, fut guillotiné par ses nouveaux amis.

Sous le Directoire, le palais tomba en de tristes mains, il fut acheté par un nommé Lieuthrand, ex-garçon perruquier, enrichi dans l’agiotage et les fournitures nationales, et qui se faisait appeler marquis de Beauregard. Pour continuer la tradition du prince, Beauregard donna des fêtes splendides à toute la bande d’agioteurs et de financiers véreux de ce temps, mais il vit bientôt sa carrière interrompue par la gendarmerie et dut quitter son palais pour les galères, en raison de quelques escroqueries un peu trop fortes.

Mᵐᵉ de Staël occupa quelque temps le palais ensuite, le temps de le purifier, puis Napoléon l’acheta pour y installer la Chancellerie de la Légion d’honneur. Elle est encore là, mais le palais n’est plus tout à fait celui du prince de Salm, pétrolé en 71. La Commune y avait installé le général Eudes et son état-major; le 23 mai, quand arrivèrent les troupes de Versailles, les fédérés battirent en retraite après avoir savamment organisé l’incendie du palais. Les derniers tisons éteints, il ne restait plus debout, sur les décombres, que le portique d’entrée et les colonnades de la cour d’honneur; il fallut donc reconstruire le palais, mais on s’abstint d’apporter aucun changement aux anciens plans.

PORTE DE LA COUR DU DRAGON