L’architecte Gabriel avait fait à cette statue un cadre vraiment magnifique. Le quadrilatère de la place Louis XV était dessiné par un large fossé entouré de balustrades, ouvert aux angles et au milieu de chaque face. Au fond s’élevèrent les deux bâtiments jumeaux du garde-meuble et du ministère de la marine, édifices d’une belle ordonnance et de lignes imposantes, entre lesquels alors s’apercevaient, au lieu du temple grec de la Madeleine, les petites maisons du boulevard et la verdure de la campagne voisine.

Hélas! la belle place aux tragiques destins si proches devait avoir, à peine achevée, un sinistre baptême. C’était le 30 mai 1770. En réjouissance du mariage du dauphin avec l’archiduchesse Marie-Antoinette, la municipalité fit tirer un feu d’artifice sur la place encore en partie obstruée de matériaux. Une foule immense était venue contempler le spectacle. Aussitôt la dernière fusée éteinte, cette foule entassée entre les fossés et qui n’avait pour rentrer dans Paris que l’issue de la rue Royale, se mit en mouvement et se heurta à une autre foule de curieux descendant des boulevards. Il y eut dans l’obscurité une atroce mêlée. Les deux masses se heurtant s’étouffèrent; tout ce qui tombait était piétiné, écrasé, des flots humains roulaient sur d’autres flots humains, se broyaient sur les obstacles, soulevaient des voitures dont on égorgeait les chevaux à coups de couteau; des gens affolés mettaient l’épée à la main pour essayer de se faire jour. Quand l’effroyable mêlée se fut dissipée, il restait sur le terrain plusieurs centaines de cadavres. Tristes noces pour le pauvre couple qui devait finir ici même aussi, vingt-trois ans après.

Entre ce baptême lugubre et les grandes et sanglantes journées qui vont venir, la place Louis XV a peu de choses en ses annales; elle hérita de la foire Saint-Ovide qui se tenait précédemment sur la place Vendôme, et qui amena avec elle de la gaieté pour quelques années. Dans la nuit du 22 au 23 septembre 1777, un incendie éclata, baraques de saltimbanques et de montreurs de curiosités, boutiques de marchands, théâtres de marionnettes, tréteaux de chanteurs, tout brûla.

Que citer encore? Des défilés joyeux en attendant les autres, le défilé du carnaval qui dans ces dernières années de la monarchie était très bruyant et remplissait la rue Saint-Honoré et les grandes voies d’innombrables masques; le cortège du beau monde, à la fin du carnaval, pour la promenade traditionnelle de Longchamps, où les impures et les filles d’Opéra, mêlées aux duchesses, rivalisaient de luxe et d’élégance dans les toilettes et dans les équipages tarabiscotés, pour lesquels les carrossiers trouvaient les inventions les plus galantes, comme cette conque dorée et enguirlandée dans laquelle trôna Mˡˡᵉ Guimard fardée jusqu’à l’extravagance.

Mais voici avec l’an 89 bien d’autres foules et bien d’autres tumultes; la place Louis XV voit passer le prince de Lambesc cavalcadant et sabrant à la tête de Royal Allemand, puis des bandes de gardes nationaux, de fédérés fêtant dans les guinguettes des Champs-Élysées la liberté conquise et la Bastille démolie, des cortèges de clubistes et de sectionnaires, allant pour quelque cérémonie à l’autel de la Patrie.

Mais ce n’est encore que la petite pièce avant la grande. Voici le drame qui se dessine et les événements qui se précipitent. Les femmes de Paris, le 6 octobre, sont allés enlever la royauté de son château de Versailles et la ramènent à Paris, déjà captive, sinon prisonnière. C’est encore dans le carrosse royal traîné à huit chevaux que Louis XVI et Marie-Antoinette font leur entrée dans leur capitale, mais autour de ce carrosse les poissardes dansent et chantent, le peuple brandit des milliers de sabres et de fusils, et, en avant pour ouvrir la marche, des énergumènes balancent à la pointe des piques quelques têtes de gardes du corps.

Le 10 août 1792, le canon et la fusillade annoncent que derrière les bosquets des Tuileries le peuple donne le dernier assaut à la royauté, puis les feux de peloton, les salves d’artillerie s’espacent, d’immenses clameurs de victoire et d’horribles cris retentissent. Le château est pris, ses derniers défenseurs sont égorgés ou fuient dans le jardin; on leur donne la chasse, ils tombent sous les arbres les uns après les autres; seuls, quelques groupes peuvent gagner les Champs-Élysées...

BALCON, RUE SAINT-ANDRÉ-DES-ARTS

Le pont de la Concorde, alors appelé pont Louis XVI, a été commencé en 1787; ironie du sort, ce pont Louis XVI, on l’achève avec les pierres provenant de la démolition de la Bastille. Comme il mène à la Chambre des députés, il restera révolutionnaire, en dépit de son nouveau nom, et chemin naturel de l’émeute, nous l’avons déjà vu maintes fois.