A l’intérieur de grandes trouées ont été faites dans tous les sens pour donner de l’air au Paris trop serré d’autrefois; ces trouées, personne ne les blâme; on ne critique que leur implacable tracé rectiligne, qui ne se serait pas dérangé pour Notre-Dame ou la Sainte-Chapelle s’il avait heurté ces monuments. La vieille croisée de Paris du temps de Philippe-Auguste a été modifiée, la nouvelle croisée, c’est la rue de Rivoli coupant la ligne des boulevards Sébastopol et Saint-Michel.

Commencée presque au début du siècle, l’an X de la République, par le Premier Consul, la rue de Rivoli dans son premier tronçon modifia considérablement les abords du jardin des Tuileries, en effaçant des souvenirs du commencement de la Révolution. Les premiers coups de pioche firent tomber la salle du Manège, construite sur l’ancien manège des écuries royales, la salle où peu d’années auparavant avaient siégé la Constituante, la Législative et la terrible Convention, et que celle-ci avait quittée pour une salle dans les Tuileries mêmes. En même temps disparurent les Feuillants dont l’enclos mitoyen avec le jardin royal donnait son nom à la terrasse de ce côté, et le couvent des Capucins sur l’emplacement duquel fut en partie construit le ministère des finances incendié par la commune. Aux premiers jours de la Révolution, un club rival des Jacobins et des Cordeliers se tint au couvent des Feuillants; les hommes du parti des Feuillants étaient modérés; ils firent les premiers le voyage à la place de la Révolution.

Arrêtée longtemps entre le Louvre et le Palais Royal, la rue de Rivoli reprit sa course au commencement du second Empire et continua sa percée à travers Paris en transformant extraordinairement les abords du Louvre comme elle avait fait précédemment pour les Tuileries, et après les entours du Louvre, ceux du palais rival, de la vieille maison de ville des Parisiens.

RESTES DE L’ÉGLISE DES MATHURINS (1840)

Tout le long de sa route, elle éventra de vieux quartiers tortueux et embrouillés, elle dévora des ruelles antiques aux séculaires bâtisses souvent misérables et sordides, coins lépreux cachés au cœur de la ville, à deux pas de la demeure des rois et du Paris brillant.

Le changement était prodigieux et par quelques ruelles qui nous restent bien dissimulées derrière de hauts édifices aux environs du Pont Neuf, nous ne pouvons guère nous faire une idée de ce qui dans le cours des siècles s’était tassé là au débouché des ponts autour du Châtelet. La rue de Rivoli et les travaux qui en furent la suite jetèrent bas ce qui subsistait des ruelles ayant enserré le vieux Châtelet tombé en 1808 et bouleversèrent complètement les environs, dégageant la tour Saint-Jacques du marché à la friperie qui l’entourait et amenant même le transport à 12 mètres de distance de la fontaine dite du Palmier, consacrée sous le premier Empire au souvenir des victoires remportées en Italie et en Egypte. Alors disparut, avec la rue Pierre-à-Poisson, la rue de la Tannerie et quelques autres mal odorantes, la rue de la Vieille-Lanterne, repaire immonde et noir coupe-gorge auquel la mort du pauvre Gérard de Nerval assassiné en quelque bouge et pendu ensuite au grillage d’une fenêtre, venait de donner une renommée sinistre.

Même formidable abatis et même transformation auprès de l’Hôtel de Ville, du nouvel hôtel considérablement agrandi en 1835 et qui devait s’effondrer dans les flammes de 71. On achevait de dégager le monument, et l’on régularisait la vieille place de Grève. Pendant tout le second Empire la pioche et le pic maniés par le préfet Haussmann ne s’arrêtèrent pas. Le vieux Paris disparaissait ou se masquait, démoli ou dissimulé derrière un rideau de hautes bâtisses monotones. L’air et la lumière devenaient denrées moins rares pour le Paris central, l’hygiène y gagnait assurément, mais ces avantages se trouvaient chèrement payés, par la perte de bien des édifices intéressants et par l’accablante monotonie des rues nouvelles. Toute idée d’art semblait bannie du plan, on pourrait le croire, comme aussi tout vrai sentiment décoratif. Au centre, à droite, à gauche, partout la pioche bousculait les séculaires décors de la cité parisienne, et bouleversait profondément le sol, enfouissant les souvenirs, grattant, effaçant l’histoire. Pour ne parler que des grandes percées des vieux quartiers historiques, en négligeant les boulevards filant aux quatre coins de l’horizon à travers territoires annexés, villages absorbés, ou faubourgs à peine âgés de quelques pauvres siècles, on poussait au nord les boulevards de Sébastopol et de Strasbourg, et au sud les grandes voies modifiant si profondément la physionomie du quartier des Études.

Non, tu n’es plus, mon vieux quartier Latin...

... Le boulevard Saint-Michel, la rue Monge, la rue des Ecoles, le boulevard Saint-Germain et les grands travaux qui se poursuivent encore sur les pentes de la Montagne l’ont du moins fortement entamé.