La folie de Chartres s’appelle aussi le jardin Mousseaux ou Monceaux du nom d’un petit village éparpillant quelques maisonnettes dans la plaine; en 1778, Philippe d’Orléans duc de Chartres, le futur Égalité, acheta d’immenses terrains plats, un sol ingrat et sans verdure, et bouleversa le tout avec des légions d’ouvriers. Il avait chargé Carmontelle, peintre et musicien, de dessiner son futur domaine, en laissant chevaucher sa fantaisie bride sur le cou. Carmontelle ne lésina sur rien, mais le résultat fut une merveille. Ce n’est pas le parc Monceaux que nous connaissons. Celui-ci est joli, mais il n’a point la fantaisie de l’autre, bien que ses principales beautés lui viennent encore des débris de la folie de Chartres.
Dans les détours des vallons enfantés par Carmontelle, au milieu desquels circulait une petite rivière jaseuse, il y avait de tout: un temple de Mars en ruines, un moulin à vent hollandais, avec la maison du meunier et une laiterie, un château gothique ruiné, une tour et des tourelles ébréchées sur un mamelon, un bois poétique de cyprès et de sycomores, abritant des tombeaux antiques au milieu desquels se dressait une pyramide et à côté de ce site sévère, un coin riant d’Italie, avec quelques motifs antiques et une vigne encadrant dans les pampres une statue de Bacchus. De l’exotique, maintenant: un portique chinois, passé lequel on rencontrait un pavillon bleu, puis un pavillon de verre, puis un pavillon jaune, une immense galerie formant jardin d’hiver... Les ponts, les cascades ne se comptaient pas, ni les grottes non plus; il y en avait une dans laquelle le duc de Chartres donnait quelquefois à souper, grotte très vaste à laquelle étaient annexées les cuisines et une arrière-grotte pour les musiciens. Il y avait encore des temples, des obélisques, des fontaines, des pagodes chinoises mobiles, des jeux de bague curieusement installés; enfin, comme morceau important, la charmante naumachie, la belle colonnade ruinée, entourant la pièce d’eau que nous connaissons.
C’était une féerie dont nous sommes loin d’avoir indiqué tous les tableaux. Quand les fermiers généraux en 1782 établirent le fameux mur d’octroi qui mettait Monceaux dans Paris,
Le mur murant Paris rend Paris murmurant,
on bâtit ce mur dans un fossé pour ne pas priver la folie Monceaux de ses vues sur la campagne.
Le duc d’Orléans ne jouit pas longtemps de ces merveilleux jardins. La Révolution survient qui confisque Monceaux et en fait après la Terreur, lorsque l’on est sorti du terrible cauchemar, un établissement de fêtes comme Tivoli, comme l’Elysée, ancienne folie Beaujon.
Sous Napoléon, on ne dansa plus à Monceaux; l’empereur l’avait donné à Cambacérès, qui le rendit peu après à l’Etat en raison des trop considérables frais d’entretien. La Restauration le restitua à la famille d’Orléans à laquelle la Révolution de 48 l’enleva encore. On y mit alors la direction des ateliers nationaux. C’est seulement vers 1860 que la Ville de Paris entra en possession et créa le parc actuel qui ne comprend guère plus de la moitié de l’ancien jardin, le reste ayant servi à la création du beau quartier environnant.
Le sort de ces grands jardins aristocratiques fut le même au commencement du siècle, établissements de plaisirs d’abord, transformés ensuite en jardins publics ou découpés pour la création de quartiers nouveaux. Les parcs plus modestes, toutes ces petites maisons aux souvenirs licencieux devenus hôtels de spéculateurs enrichis après la Révolution, ou de généraux de l’Empire, ont disparu peu à peu, atteints par les nouvelles grandes voies, écrasés sous les grandes maisons de rapport. Dans la région de l’Est, c’est l’industrie qui s’en est emparée; de l’autre côté, dans la grande marche de la ville vers le soleil couchant, la marée montante des constructions atteint les derniers débris de la coquette villégiature de jadis, les derniers ombrages des derniers petits parcs lointains, pour y faire surgir des rues neuves à petits hôtels.
Quels changements en une ou deux générations de Parisiens. La ligne de remparts, les fortifications de 1840, englobaient toute une ceinture de villages séparés encore par des champs et des cultures. Où sont-elles maintenant? où sont les vignes et les champs de violettes de Belleville, ce village qui était le Montmorency des bourgeois du quartier Saint-Denis de 1830? Il y a vingt ans, la campagne commençait après le Trocadéro. Les Parisiens d’aujourd’hui ont connu des maraîchers à Passy et de grands espaces en jardins et parcs, entre ce Passy et Auteuil, isolé au bout du monde, à la pointe extrême du rempart; leurs pères ont vu des chantiers de bois à la place de la gare Saint-Lazare et leurs grands-pères ont pu assister à des grandes manœuvres et petites guerres exécutées par la garnison de Paris jusqu’en 1830, dans les plaines désertes de Monceaux.
Les grands boulevards intérieurs, la promenade du rempart du siècle dernier, sont devenus la grande artère intérieure; une seconde ligne les double et les remplace, les boulevards extérieurs tenant la place du mur d’octroi des fermiers généraux de 1782, et une troisième ligne de boulevards, le chemin militaire des bastions de l’enceinte, se bâtit rapidement, voit s’élever du côté de l’ouest de superbes hôtels regardant la campagne par-dessus les talus, en attendant que Paris encore une fois franchisse cette enceinte et dévore les agglomérations formées extra-muros.