Avant 1789, un petit casernement des gardes françaises occupait l’angle du boulevard à droite; le temple Guimard était au nº 9. M. Necker avait un hôtel au nº 7.—Autres salons, autres hôtes qu’à côté. Voici chez M. Necker les grands noms de la littérature et de la bonne société à la fin de l’ancien régime. Une jeune fille écoute les brillantes causeries, c’est la future Mᵐᵉ de Staël. Après la tourmente, M. Necker cède son hôtel à un banquier, M. Jacques Récamier, et pendant une dizaine d’années, dans ses appartements décorés à la romaine, la belle Mᵐᵉ Récamier, statue vivante, apparaît comme une déesse descendue de son nuage pour recevoir le tribut d’admiration de toute la nouvelle société, les débris de l’ancien grand monde mêlés à la nouvelle aristocratie émergée du grand bouleversement. C’est un des plus brillants salons de Paris, moins politique que celui de Mᵐᵉ de Staël et plus gai, plus animé. On y fait de la musique et de la littérature, on y danse beaucoup; la déesse invente des danses nouvelles qui lui permettent de déployer toutes ses grâces merveilleuses.

Le nom ancien d’une rue qui traverse la Chaussée d’Antin, ancienne ruelle boueuse montée en grade en même temps que la chaussée et nommée alors rue Chantereine, était un dernier souvenir des marécages transformés d’abord en cultures, puis couverts de maisons. Chantereine, c’était: Chante-reinette ou grenouille. Les grenouilles y coassaient il y a moins d’un siècle et demi. Talma y possédait une maison qu’il tenait de Condorcet. Les Girondins, dit Nodier, l’avaient fréquentée, Talma y eut, en 1797, un locataire qui se moquait bien des grandes phrases et des beaux discours. Ce successeur de la bavarde Gironde, c’était le général Bonaparte, ex-jacobin, mari de Joséphine de Beauharnais.

Ce petit général, revenant couvert de lauriers de sa triomphante campagne d’Italie, fit soudain de la rue Chantereine, débaptisée par l’enthousiasme et appelée rue de la Victoire, le point sur lequel convergeront les regards attentifs et les espérances de Paris las de soubresauts et de la France écœurée du relent des corruptions politiques. Bonaparte partit quelques mois après de la rue de la Victoire pour s’en aller au Caire et aux Pyramides; il y revint plus prestigieux encore, pour préparer dans la maison du tragédien le 18 Brumaire et l’Empire.

Petites maisons, folies de grands seigneurs ou de fermier général, le XVIIIᵉ siècle en avait enveloppé Paris; il y en avait dans tous les villages de la première banlieue que Paris grandissant devait atteindre bientôt, il y en avait dans les coins discrets et tranquilles, à l’abri de coquets jardins ou de beaux parcs bien ombragés. Pour tout grand seigneur, c’était presque l’annexe obligée de l’hôtel patrimonial, maison officielle de l’époux et de la famille. Pour loger quelque belle impure, quelque comédienne, quelque célébrité du corps de ballet, on demandait à l’austère architecture de se faire galante et libertine, à la peinture de développer ses thèmes les plus voluptueux pour faire un cadre cythéréen à la reine de boudoir. Meubles précieux et chefs-d’œuvre gracieux de l’art industriel s’accumulaient dans toutes les pièces de la blanche petite maison nichée dans la verdure. Que fallait-il encore? Une cave bien montée et un cuisinier de talent. On les avait. Et comme s’il prévoyait les drames terribles qui se préparaient, comme s’il cherchait à s’étourdir, le siècle se plongeait dans l’orgie galante.

Il y avait des folies de toutes tailles, suivant la fortune du prince ou du traitant. On en retrouve encore de temps en temps quelqu’une, oubliée derrière les bâtisses modernes qui ont envahi les quartiers où elles se croyaient tranquilles et qui les ont écrasées ou enterrées. Il y en avait partout et même en des quartiers où leur souvenir est bien fait pour nous surprendre, dans les environs de la Roquette par exemple, qui n’était alors qu’un couvent de nonnes, dans les villages, riants alors, de la Roquette et de Popincourt,—celui-ci qu’on appelait alors par abréviation Pincourt, mais qui doit son nom à Jean de Popincourt, premier président du Parlement sous Charles VI. Popincourt était presque un site historique; c’est sur la terrasse d’une de ses maisons que Mazarin et Louis XIV vinrent contempler la bataille du faubourg Saint-Antoine et entendre tonner le canon de la Bastille, tirant par les ordres de Mˡˡᵉ de Montpensier sur les troupes royales. De beaux ombrages entre le faubourg Saint-Antoine et la Roquette abritaient la folie Titon, un riche fermier général qui s’était arrangé là une fabuleuse installation, folie coûteuse où se ruina le financier, et dont un lot plus tard logea la fabrique de papiers peints Réveillon, pillée et incendiée peu de jours avant la prise de la Bastille. Un autre financier, Samuel Bernard, avait la sienne dans les mêmes environs, et aussi le duc de Fronsac, fils du maréchal de Richelieu.

Mais le point où les petites maisons étaient plus serrées, où leurs habitués pouvaient voisiner les uns chez les autres, c’étaient les quartiers de Clichy et des Porcherons, ce qui se comprend du reste, par la situation agréable sur les pentes ondulant vers Montmartre et par les traditions du lieu. Le maréchal de Richelieu, le grand vainqueur, le maître de tous les roués petits et grands, ne se contentait pas de son pavillon de Hanovre sur le rempart, il avait planté une maison plus petite et plus discrète sur la hauteur de Clichy, maison qui fut, sous le Directoire, habitée par la belle Mᵐᵉ Hamelin, une des Merveilleuses de l’époque. Le XVIIIᵉ siècle, ce débauché vieilli, revenait à la nature sur ses vieux jours; désireux de finir en églogue, en buvant du lait, servi par des bergères poudrées, il s’était pris d’un bel amour pour la nature arrangée, pomponnée, gracieusement enjolivée, sinon embellie, et ce goût de décorations champêtres, qui avait produit le village de Trianon, allait trouver à s’exercer dans un genre particulier de Folies, qui n’étaient plus seulement la petite maison galante, mais des créations autour d’un petit palais champêtre, de parcs immenses meublés de fabriques, ruines et curiosités de toutes sortes.

LES PORCHERONS AU XVIᵉ SIÈCLE (PLACE DE LA TRINITÉ ACTUELLE)

Parmi les plus fameuses, prenons-en deux seulement pour leur importance et leurs particularités: celle du financier Boutin et celle du duc de Chartres. La folie Boutin était une merveille avec son magnifique jardin anglais, qui avait coûté plus d’un million au financier, allant de la rue Saint-Lazare à la rue de Clichy. Ce fermier général était un fort brave homme, très bienfaisant et un ami des arts. Sous le Directoire, le pauvre Boutin ayant été guillotiné, on fit de son jardin le Tivoli des incroyables et des merveilleuses qui eut un succès prodigieux où dans un décor de temples, de moulins, cascades, ponts rustiques, grotte de sorcier, curiosités de toutes sortes, se donnaient des fêtes de tout genre, surtout fêtes de nuit avec illuminations, ascensions de ballons et feux d’artifice.

Napoléon donna dans ce merveilleux Tivoli un banquet à sa garde impériale au retour d’une de ses triomphales courses à travers les capitales étrangères.