L’HÔTEL DE LA GUIMARD, CHAUSSÉE D’ANTIN
Comme pour racheter les péchés de ce temps, notre siècle a bâti une église à peu près sur l’emplacement des Porcherons, sur ce sol où l’on a tant bu et chanté si galamment. Justement cette église n’a rien d’austère dans le style de son architecture, elle semble même coquette, c’est la Trinité qui se voit au bout de notre Chaussée d’Antin actuelle. L’église Notre-Dame de Lorette remplace presque sur le même point, la chapelle du même nom aux Porcherons.
Cette Chaussée d’Antin prit son nom de l’hôtel du duc d’Antin bâti en 1713, qui passa plus tard au maréchal duc de Richelieu. A cet hôtel, le maréchal, célèbre à tant de titres par ses victoires et conquêtes sous les drapeaux réunis de Mars et de Vénus, ajouta ce pavillon donnant sur le rempart, auquel la malignité publique accrocha le nom de Hanovre pour dire que le maréchal en y prodiguant les grâces extérieures et intérieures, ne faisait qu’employer le butin de la campagne de Hanovre.
La Chaussée d’Antin s’embellit rapidement et se garnit de jolis hôtels enchâssés dans quelques ombrages encore. C’était un faubourg élégant qui commençait là et qui avait considérablement gagné et grandi à la fin du siècle. Mˡˡᵉ Guimard, vers 1762, la danseuse diaphane si légère et si maigre, «le squelette des Grâces» adorée par tant de grands seigneurs, s’y fit construire un hôtel par l’architecte Le Doux.
Naturellement ce Grec forcené construisit pour Mˡˡᵉ Guimard une manière de petit temple qu’on appela temple de Terpsichore, un cube de pierre ouvrant par un péristyle ovale à colonnes ioniques. On disait de ce temple de Terpsichore que la Volupté en dessina le plan et que l’Amour en fit les frais. C’était le prince de Soubise surtout. L’hôtel paraissait petit, mais il était vaste en réalité, sans doute par des annexes; il y avait grands et petits appartements, galerie de tableaux, salle de spectacle pouvant contenir cinq cents personnes, plus des jardins magnifiques avec un petit temple à Paphos. La divinité du lieu y menait une existence de folles dépenses et de luxe scandaleux, soupers, orgies, fêtes à spectacles, représentations théâtrales, etc... Elle donnait régulièrement trois grands soupers par semaine, le premier aux princes et grands seigneurs plus ou moins attachés à son char, le second aux gens de lettres et artistes, épicuriens de second rang; le troisième, la grande orgie, réunissait seigneurs et financiers viveurs, comédiennes et impures en renom.
Un jour, la Guimard se dégoûta de son temple; ses légions de créanciers se fâchaient ou les galants qui fournissaient à ses fabuleuses dépenses s’étaient fatigués de lui apporter les millions qu’elle jetait ensuite par toutes les fenêtres, même par celles de la bienfaisance quand elle allait, aux lendemains d’orgie, porter dans les taudis misérables quelques poignées de tout cet or qui roulait incessamment en offrandes à Vénus. La rivière était-elle tarie? ou la belle courtisane, l’heure de la retraite étant sonnée, prenait-elle ses dispositions pour quitter le pays de Cythère et s’en aller finir ses jours en bourgeoise du Marais? Le temple de Terpsichore fut mis en loterie; il y avait 2,500 billets à cinq louis, le tirage eut lieu en 1786 et l’hôtel fut gagné par une dame qui n’avait pris qu’un seul billet. Peu d’années après, l’ancien temple stupéfait devenait le local de la section du Mont-Blanc. Quel changement pour le logis licencieux, pour ces salons resplendissants où tous les grands seigneurs de France se pressaient jadis aux grandes fêtes. Ils étaient loin alors, emportés par le vent de tempête comme de pauvres feuilles mortes, guillotinés ou errant fort dépourvus hors frontières, tandis que la danseuse, devenue peut-être une bourgeoise épaisse, vivait cachée quelque part, oubliée dans quelque coin silencieux de vieille maison aux murs gris et moroses.
Mirabeau était venu mourir au nº 42 de la Chaussée d’Antin le 2 avril 1791. Désolation universelle, Paris en larmes se presse à ses obsèques solennelles à Notre-Dame, l’Assemblée nationale en tête, et conduit le grand orateur à la nouvelle église de Sainte-Geneviève que l’on désaffecta pour en faire le Panthéon. La rue débaptisée s’appela rue Mirabeau et sur la maison mortuaire fut scellée une plaque de marbre noir portant ces deux vers de Marie-Joseph Chénier:
L’âme de Mirabeau s’exhala dans ces lieux!
Hommes libres, pleurez! Tyrans, baissez les yeux!
Ce qui n’empêcha pas 93 de rejeter le corps du Panthéon, d’enlever la plaque de marbre et de changer encore le nom de la chaussée pour celui de rue du Mont-Blanc.