A TIVOLI

La Chaussée d’Antin.—Les Porcherons.—Le Temple de Paphos.—Petites maisons et Folies.—Abattis et grandes trouées.—La disparition du vieux Paris.—La Butte des moulins.

TRÈS près de nous encore est le temps où de bons maraîchers faisaient pousser des choux et des salades sur l’emplacement de l’Opéra et des beaux et brillants quartiers d’aujourd’hui; il ne faudrait guère pour retrouver ces honnêtes cultures villageoises reculer de plus d’une centaine d’années.

L’extrémité de la ligne des grands boulevards au point le plus animé, le plus peuplé, qui fait à peu près le centre du Paris d’aujourd’hui, ce n’était, il y a cent et quelques années, qu’un commencement de banlieue. La promenade des boulevards pour les Parisiens du milieu du XVIIIᵉ siècle, c’était une ouverture sur la campagne; il y avait des arbres, il y en a encore, mais moins vigoureux et moins nature; il y avait de petites maisons, des guinguettes champêtres éparpillées aux entours de quelques folies de grands seigneurs ou de financiers, presque des maisons de campagne, coquets nids d’amour, joyeux vide-bouteilles où les fredaines galantes du beau monde trouvaient une discrète tranquillité.

La Chaussée d’Antin est née dans la première moitié du XVIIIᵉ siècle, alors que les choux des champs environnants avaient encore de longues années de tranquillité devant eux. Cette précocité s’explique, cette chaussée nouvelle conduisait au pimpant hameau des Porcherons en avant du village de Clichy. Un petit chemin serpentant dans les cultures s’appelait Chaussée de l’Egout de Gaillon, ou chemin des Porcherons. Quand on en fit une rue, on lui donna d’abord le nom de rue de l’Hôtel-Dieu parce que l’Hôtel-Dieu y avait une ferme et des terres, voisines de celles des Mathurins, desquelles terres l’Hôtel-Dieu conserva des bribes jusque vers 1840.

Sur tout ce côté nord de Paris serpentait le ruisseau descendant du village de Ménilmontant; il touchait presque à la porte du Temple et courait ensuite à certaine distance des murs de la ville, coupant les faubourgs Saint-Martin, Saint-Denis, Montmartre, moitié ruisseau et moitié collecteur des petits égouts qu’il recevait au passage. Au siècle dernier, il descendait moins d’eau des hauteurs déboisées de Ménilmontant, une partie de ces eaux étant captée au passage par les maraîchers ou pour une dérivation sur Vincennes, et le ruisseau était en bien des endroits une sentine. A la sortie des Porcherons, le ruisseau passait sous un pont nommé pont Arcans (?) il se dirigeait vers le Roule, ex-village devenu faubourg s’ajoutant au faubourg Saint-Honoré et s’en allait se jeter à la Seine sous Chaillot. Couvert aujourd’hui, son lit est le collecteur des égouts de la rive droite; le ruisseau n’en continue pas moins à couler dans le collecteur ou perdu dans les terres et on le retrouve, croit-on, dans une nappe d’eau qui baigne les fondations de l’Opéra de Charles Garnier et qui en a bien gêné la construction.

Du côté de la Chaussée d’Antin le grand égout ne fut couvert qu’en 1771 et l’on construisit dessus la rue de Provence. Aux Porcherons florissait Ramponneau, maître cabaretier en possession de la célébrité. Ce cabaret, à l’enseigne du Tambour Royal, est une ancienne auberge d’ouvriers de campagne, tout à fait dépourvue d’élégance, vaste mais très sommairement installée, un comptoir en planches grossières sous un haut manteau de cheminée campagnarde, la cheminée à faire sauter les omelettes au lard, des tables, des bancs de bois et c’est tout, avec quelques dessins charbonnés sur le mur pour ornements, œuvres d’art représentant Mˡˡᵉ Camargo dansant avec le soldat Belle Humeur, Crédit tué par les mauvais payeurs, Monnoye fait tout, et autres plaisanteries de cabaret. Tous les rangs sont confondus chez Ramponneau, on y boit, on y chante, on y est gai, on s’y grise. Le succès de ce cabaret est énorme et Ramponneau devient un type populaire.

Il y a Ramponneau, il y a la Grande Pinte, il y a bien d’autres cabarets aux Porcherons qui ont abandonné l’élevage des porcs, leur ancienne industrie, et ne sont plus qu’une immense et joyeuse guinguette.

Quelle vogue eurent pendant tout le XVIIIᵉ siècle les parties de plaisir dans tous ces bruyants cabarets où sous les treilles l’on chantait et buvait à l’aise. Il y en avait pour tous les goûts et tous les rangs, les petits commis de boutique, les clercs de procureur en bonne fortune, tout comme les jeunes seigneurs en partie fine trouvaient une tonnelle ou une salle pour s’installer gaiement avec les grisettes endimanchées ou les belles impures, devant des nappes blanches agréablement chargées. Les bons bourgeois y venaient avec les demoiselles d’opéra. Quand une fille voulait jeter son bonnet par-dessus les moulins, elle n’avait pas besoin de monter jusqu’à Montmartre. Derrière les Porcherons, le moulin des dames de Montmartre—rue de la Tour-des-Dames maintenant—faisait tourner ses grandes ailes un peu au-dessus des cabarets et du château du Coq, manoir du XIVᵉ siècle, où le roi Louis XI avait couché la veille de son entrée solennelle dans Paris.