Avant elle et après elle, combien de fois la charrette fit-elle, ou plutôt le convoi de charrettes fit-il ce voyage, amenant à Samson la fournée quotidienne de condamnés que le tribunal révolutionnaire lui envoyait: les Girondins et les Feuillants, Mᵐᵉ Roland, Camille Desmoulins et Danton, Charlotte Corday, Philippe Egalité... puis, les fournisseurs de la guillotine arrivant à leur tour, Hébert, Fouquier-Tinville, Robespierre...
Ainsi chaque jour, comme des employés de ministère qui vont à leur bureau, Samson et ses aides arrivaient sur la place pour l’effroyable besogne, procédaient tranquillement au nettoyage de leur machine, et se mettaient ensuite à trancher froidement toutes ces têtes, jeunes ou vénérables, illustres ou obscures, innocentes ou scélérates... Et le ruisseau rouge coulait, mare de jour en jour plus impossible à étancher et que le sol saturé refusait de boire, dont l’odeur attirait les chiens errants et faisait reculer les chevaux au passage. Quand nous traversons près de l’Obélisque et des fontaines jaseuses, la place actuelle, vivante, élégante et gaie, fermons un peu les yeux sur le présent et voici que s’évoque, sinistre vision, la place de la Révolution avec l’instrument de mort, les deux bras rouges levés en l’air et les horribles tricoteuses en cercle, guettant l’éclair du couperet qui tombe...
Pendant des mois, tous les jours, Fouquier-Tinville envoie sa fournée, Samson travaille. Le sol saturé refuse de boire le sang qui coule dans une fosse sous l’instrument; de même le cimetière des suppliciés à la Madeleine refuse les cadavres, on envoie les corps dans un nouveau cimetière taillé dans le parc du duc de Chartres à Monceaux, puis à partir du 25 prairial an II (13 juin 93), le terrible abattoir humain est transporté à la place du Trône.
La rue Saint-Honoré n’a plus chaque après-midi son défilé de charrettes, c’est le faubourg Saint-Antoine qui hérite du tragique spectacle et qui s’en émeut, qui réclame à son tour.
PLACE DE LA RÉVOLUTION