RUE CLOVIS, FRAGMENT DU REMPART DE PHILIPPE-AUGUSTE ET TOUR DE SAINTE-GENEVIÈVE

Il n’en va pas tout à fait de même pour le clergé des ordres religieux, pour ces moines de toutes les couleurs, des ordres mendiants ou des ordres riches, tous fortunés, d’ailleurs, qui vivent hors du siècle dans des couvents fermés, dans ces immenses abbayes forteresses si riches et si puissantes. On aime certains de ces ordres pour leur esprit de charité, pour leur vie humble, on en déteste d’autres pour la raison contraire, on en méprise plus ou moins quelques-uns. Le peuple ne distingue pas toujours si certains de ces moines, dans le silence de leurs grandes salles, se livrent à l’étude, à des travaux scientifiques, partagent leur vie entre les méditations pieuses et la culture de l’esprit; il ne voit que la richesse des abbayes, la vie facile assurée derrière ces murailles superbes.

Le bourgeois songe aux rentes qu’il doit payer pour les terres qu’il tient en fief, pour les maisons dépendant de la censive de ces moines, il additionne les énormes revenus de ces couvents.

Et l’artisan chef de famille qui travaille dur, et qui malgré ses rudes labeurs a bien du mal à faire vivre sa nichée, est tout disposé à trouver trop facile et trop grasse l’existence des bons pères, si complètement libérés de préoccupations terrestres et si douillettement abrités contre toute male aventure dans leurs bonnes murailles bien munies.

Certaines de ces abbayes, institutions vieillies, méprisent les anciennes règles établies et se donnent toute licence pour les satisfactions matérielles. L’idée religieuse, le but charitable des fondations, l’origine de la fortune conventuelle, tout est oublié. Cette fortune ne sert qu’à engraisser les moines adonnés à la gastronomie et s’appliquant égoïstement toutes les ressources mises entre leurs mains à d’autres intentions.

Aussi quelle place tiennent, dans la vie du moyen âge, toutes ces légions de moines qui occupent les meilleures places au soleil de chaque quartier, ces moines coudoyés à toute heure dans la rue, ces frocards, les uns aimés, les autres franchement détestés, les uns respectés, les autres méprisés, presque tous raillés d’ailleurs par l’esprit frondeur du Parisien bien ou mal pensant; gras prieurs, capucins quêteurs tournant autour des broches, prêcheurs à faconde populacière, frères débauchés ou grands humeurs de piot, tourmenteurs de maris, héros de mille contes, fabliaux ou facéties...

Trois grandes abbayes, un prieuré, deux commanderies dominent de leur importance la foule des grands et petits couvents; ce sont: Sainte-Geneviève, Saint-Germain des Prés, Saint-Victor, la commanderie de Saint-Jean de l’Hôpital ou de Latran sur la rive gauche, le prieuré de Saint-Martin des Champs et la commanderie du Temple sur la rive droite.

Situées toutes les deux presque au bord de la Seine, l’une en amont et l’autre en aval de Paris, les abbayes de Saint-Germain et de Saint-Victor se font pendant au pied des deux versants opposés du mont Lucotitius, que couronne une troisième abbaye, celle dédiée à sainte Geneviève par Clovis et Clotilde.

Dans l’église de l’abbaye de Sainte-Geneviève, ancienne basilique Saint-Pierre et Saint-Paul élevée non loin du palais romain des rois mérovingiens, le plus grand de ces mérovingiens, le terrible Clovis, trônait encore il y a cent ans, couché en pierre sur sa dalle funéraire au centre de sa nef. C’était le fondateur. Le farouche Sicambre ayant brûlé ce qu’il adorait précédemment et adopté le dieu de Clotilde, décidément plus fort que les dieux de ses ancêtres, avait un jour gravi la colline au-dessus du palais des empereurs romains et, arrivé sur le plateau, lançant sa francisque au loin, il avait mesuré à la force de son bras la basilique qu’il allait élever. Cette basilique du VIᵉ siècle, qui dura jusqu’au XIIᵉ, n’était point si barbare, Clovis y avait mis de la magnificence, il y avait employé les matériaux les plus précieux et l’avait décorée intérieurement et extérieurement de peintures et de mosaïques.