A la fin du XVᵉ siècle l’abbaye fonda, par permission royale, la très célèbre foire de Saint-Germain, qui pendant trois cents ans eut une vogue extraordinaire. A l’origine, c’était une foire franche qui ne devait durer qu’une huitaine de jours, mais bientôt la coutume vint de faire durer les huit jours cinq ou six semaines, et encore les marchands, qui faisaient là de très bonnes affaires, obtinrent-ils souvent d’autres prolongations.

Les religieux avaient fait construire 140 loges, divisées en neuf rues tirant leurs noms de la nature des marchandises exposées. Ouverte en 1486, la foire Saint-Germain eut bien vite un succès prodigieux. Ce n’était pas seulement un marché, c’était aussi un champ de fête perpétuelle. A côté des riches étalages où, comme en nos Expositions modernes, les marchands apportaient tous les produits industriels possibles, il y avait de nombreux lieux de plaisir, cabarets, théâtres, académies de jeux, tripots de toutes sortes, débordant largement par les rues avoisinantes et amenant une nombreuse population de mœurs équivoques, amie du désordre sous toutes ses formes, à côté des marchands et des simples chalands ou curieux.

La mode, aussi puissante alors que maintenant, avait adopté l’endroit et lui maintint ses faveurs jusqu’au jour où, fatiguée par trois siècles de constance, elle passa la rivière et trouva dans les galeries du Palais-Royal les mêmes séductions et les mêmes plaisirs, dans un cadre modernisé.

Assemblage étrange, au milieu de tout cela, parmi ces loges de bateleurs et ces cabarets douteux, la foire Saint-Germain avait sa petite chapelle particulière avec son desservant,—ce qui rappelait à tous que le champ de fête était une fondation des moines.

Quel tableau animé présentait la foire Saint-Germain en son beau temps! Quelle foule! Quel tapage! Toute la ville était là, représentée par toutes les classes; bourgeois, populaire, seigneurs, clercs, escoliers, laquais faisant la fortune des marchands et des bateleurs, portant des droits considérables au trésor de l’abbaye et luttant aussi parfois de turbulence dans les désordres du soir, aux spectacles et aux tripots.

Les rois du XVIᵉ siècle ne dédaignaient pas d’y venir. Henri III parcourant les galeries avec ses mignons y fut insulté par des escoliers qui les suivaient, le cou pris dans des fraises de papier, en ridiculisant leurs attitudes et en leur criant au nez: «A la fraise, on reconnaît le veau.»

Les occasions de désordre ne manquaient pas, ni les voleurs coupant les bourses, enlevant les manteaux, ni les bretteurs non plus; souvent épées et dagues se mettaient de la partie et maintes rixes ensanglantèrent la fête. Reconstruite en 1511, la foire Saint-Germain vécut jusqu’à la Révolution.

En ses dernières années, une nuit de mars 1762, les bâtiments, boutiques, tripots et théâtres avaient été complètement détruits par un incendie dont la violence fit rouler les flammes jusqu’aux murailles de Saint-Sulpice. On reconstruisit bientôt le tout, galeries, boutiques, loges pour les physiciens, charlatans, montreurs de phénomènes, théâtre pour les «farceurs de la foire», c’est-à-dire

ÉCOLIERS AU PILORI DE L’ABBAYE DE Sᵗ-GERMAIN