J’aurai pu jusqu’ici brouiller tous les chapitres,
Diviser Cordeliers, Carmes et Célestins!
J’aurai fait soutenir un siège aux Augustins.....

La discorde s’était mise dans le couvent, encore à propos d’élections; le parlement dut intervenir et comme ses arrêts restaient lettre morte, envoyer les archers de la ville pour mettre les moines à la raison. Mais ceux-ci, décidés cette fois à soutenir un vrai siège, s’étaient barricadés dans la place, bien garnie de munitions de bouche et de guerre.

Les préparatifs de cette petite guerre passionnaient Paris. «—Je vais voir tuer des Augustins!» disait La Fontaine, qui ne croyait pas si bien dire, en courant au Pont-Neuf assister à la bataille. On se battit réellement et sur la brèche, comme en un vrai siège, les archers ayant fait un trou à la muraille. Les Augustins, bien qu’ayant déjà deux tués et des blessés, s’efforçaient d’empêcher l’escalade; encouragés par le son du tocsin de leur église, quelques-uns se maintinrent sur la brèche, pendant que d’autres couraient chercher le Saint-Sacrement qu’ils mirent en travers de leur mur écroulé. Mais les archers portèrent leurs efforts à côté et cette dernière barricade allait être tournée; c’était la défaite, alors nos Augustins déconfits demandèrent à capituler. Ainsi se termina le siège, le parlement avait ville prise. En punition de leur résistance, il envoya pour quelque temps dans les cachots de la Conciergerie les plus acharnés des combattants, mais peu après Mazarin les délivra et les fit reconduire en triomphe à leur couvent dans les carrosses du roi.

Les Bernardins d’humeur plus paisible ont leur couvent presque à la Tournelle, derrière l’église Saint-Nicolas du Chardonnet; c’est un très grand couvent et en même temps un collège où les moines de Cîteaux viennent «demeurer et étudier tant ès arts libéraux qu’en théologie et decret et y prendre les degrés de maîtres, bacheliers et docteurs». Leur église est grande et belle, quoiqu’une partie de la nef demeure inachevée en encadrant un jardin de ses ogives béantes. Perpendiculairement à l’église un immense édifice superposant réfectoire et dortoir limite avec d’autres bâtiments la grande cour du couvent.

Tout à côté des Bernardins, au-dessus de la place Maubert, les Carmes sont établis depuis Philippe le Bel. Cet ordre originaire des couvents du Mont-Carmel et venu de Palestine avec saint Louis, avait précédemment occupé un couvent sur la rive droite entre les Célestins et un monastère de béguines devenu plus tard l’Ave Maria.

Ils portaient un manteau à bandes alternativement blanches et noires, habillement qui leur fit donner par le peuple de Paris le nom de Barrés, nom resté jusqu’à nos jours à la rue conduisant à leur premier couvent, aujourd’hui rue de l’Ave-Maria.

Le populaire et les écrivains du moyen âge prennent souvent ces Carmes barrés pour cibles de leurs plaisanteries et de leurs fabliaux. Le voisinage des nonnes surtout donne carrière aux satiristes comme Rutebœuf, qui dit nettement:

Les Barrès sont près des Béguines
Neuf ving en ont; à lor voisines
Ne lor faut que passer la porte.

A la place Maubert les Carmes n’ont pas de voisines. Dulaure, qui appuie si volontiers sur les démérites gros ou menus de tout ce qui porte froc ou soutane, ne voit plus à leur reprocher qu’un penchant à la bonne chère et rappelle certain festin en temps de carême, en 1658, festin troublé sur réquisition du supérieur, par des exempts qui saisirent force pâtés, jambons et bouteilles de vin et pour ce fait conduisirent douze religieux au For l’Évêque.

A l’église des grands Carmes s’appuie un très beau cloître du XIVᵉ siècle, lequel sur un des côtés possède une superbe chaire extérieure accrochée aux arceaux. Entre autres tombeaux de l’église des Carmes, il faut signaler celui du libraire Gilles Corrozet, le premier historiographe de Paris, auteur des Antiquités, Chroniques et Singularités de Paris, un ancêtre que tous les amis de Paris et des monuments parisiens doivent révérer.