Le réfectoire des Jacobins, perpendiculaire au rempart, avait pour annexe un vieux bâtiment carré qui formait en dehors de l’enceinte aux tours rondes une encoche singulière, quelque chose comme une grosse tour carrée soutenue par des contreforts et crénelée comme la muraille. C’était un ancien parloir aux bourgeois donné au couvent par Louis XII. Ce bâtiment, saillant sur les dehors et assez fort pour avoir été conservé lors de la construction de l’enceinte, avait été auparavant, dit-on, le manoir des seigneurs de Hautefeuille, domaine seigneurial absorbé par la ville grandissante; il a dans tous les cas survécu longtemps à l’enceinte et même au couvent et n’a disparu que de nos jours, avec des débris de l’enceinte de Philippe-Auguste et une tour cylindrique voisine.
Paris a sa chartreuse aussi; succursale de la Grande Chartreuse de Grenoble. Des moines de Saint-Bruno, appelés par saint Louis, se sont créé une Thébaïde hors de la porte Saint-Michel, au pied de la montagne Sainte-Geneviève, sur les terrains qui formeront plus tard une partie du jardin du Luxembourg, toute la partie sud après le grand bassin jusqu’à l’Observatoire.
Dans ces parages mal fréquentés, presque déserts, s’était élevé un château de plaisance du roi Robert, le manoir de Vauvert. Abandonné ensuite et tombé à l’état de ruines, le manoir de Vauvert devint un refuge de malandrins et de coupeurs de bourses, lesquels, pour chasser tout visiteur indiscret, lui firent une réputation de lieu terrible, hanté par des gnomes et gobelins malfaisants. On racontait mille horreurs de ce vilain endroit, repaire d’un grand magicien cornu, à pieds fourchus, au corps enveloppé dans une immense barbe verte, vivant entouré de démons aussi hideux que lui.
Il fallait du courage pour aller au «grand diable Vauvert»; les Chartreux n’en manquaient pas sans doute, car ils occupèrent la ruine hantée et la purifièrent. Le diable vert, seigneur châtelain de Vauvert, se laissa expulser. Saint Louis fit construire une grande église, par son architecte, Eudes de Montreuil, les Chartreux édifièrent sur les quatre côtés d’un immense carré une série de petites maisonnettes où ils vécurent solitaires, chacun reclus dans sa cellule, cultivant son petit jardin et ne rencontrant ses frères qu’aux offices et le dimanche au grand réfectoire.
Dans le vaste carré rien qu’un bâtiment au milieu abritant une pompe, et partout des croix disséminées. C’est le cimetière des pères chartreux; leur vie s’écoule entre leur cellule et leur fosse, car ils ne quittent jamais l’enceinte intérieure du couvent. Autour de cette enceinte, prison de ces moines qui vivent si pauvrement des légumes qu’ils ont fait pousser, est un enclos immense cultivé par les frères non profès. Le couvent est devenu très riche par des dons successifs, et s’est agrandi de nombreux bâtiments pour les hôtes, d’un cloître sous les arceaux duquel Eustache Le Sueur, au XVIIᵉ siècle, peindra la vie de saint Bruno, ces tableaux d’un sentiment religieux si intense qui sont maintenant au Louvre.
ÉGLISE SAINT-BENOIT LE BIENTOURNÉ
Un très beau bâtiment du XVᵉ siècle sert de portique à la deuxième enceinte, il est divisé en cinq arcades dont les piliers supportent des statues sous des dais très fouillés; au-dessus de l’arcade centrale, dans un champ semé de fleurs de lys, est une statue de la Vierge à laquelle saint Louis dans une niche voisine présente cinq Chartreux agenouillés.
Avec quelle rapidité tout se transforme! Cent ans à peine ont passé depuis qu’ont été dispersés les solitaires de cette Thébaïde enveloppée peu à peu par la ville; église et couvent furent démolis à la Révolution, leur immense enclos vint s’ajouter au jardin de Marie de Médicis, et maintenant les ombrages du Luxembourg agrandi couvrent la place où ils vécurent six siècles dans le silence et la prière, et la rue Auguste-Comte, philosophe positiviste, traverse le grand préau où ils creusaient leurs tombes.