Saint-Martin sur la rive droite, avait, comme Saint-Germain des Prés de l’autre côté de la Seine, l’aspect d’un bourg féodal et garda longtemps cette apparence, même quand Paris, débordant toujours, eut enveloppé tout à fait ses murailles crénelées, les noyant dans les maisons. A l’époque où, par une aberration incroyable, l’architecture ogivale si purement nationale se trouvait tout à fait incomprise et méprisée, où les œuvres de notre glorieuse architecture du XIIIᵉ siècle étaient considérées comme des travaux de barbares sans goût, sous Louis XIV, les abbayes riches s’efforçaient de se mettre à la mode du jour, et de renverser leurs cloîtres gothiques pour les remplacer par de froids préaux gréco-romains. Ce fut un temps de transformations à jamais regrettables, Saint-Martin

RÉFECTOIRE DE SAINT-MARTIN DES CHAMPS.—LA CHAIRE DU LECTEUR

y perdit son vieux cloître qui, paraît-il, était une merveille. Les autres bâtiments, sauf l’église et le réfectoire, furent reconstruits et sur l’emplacement de la muraille crénelée, le long des rues Saint-Martin et du Vert-Bois, les moines élevèrent des maisons à loyer aussitôt occupées.

Une des plus singulières coutumes du moyen âge, c’est le duel judiciaire, ce vieux reste de barbarie ancienne qui a persisté si longtemps.

Cette étrange manière de plaider et de décider de quel côté étaient le droit et la raison dans les causes difficiles, était établie et réglementée dans certaines seigneuries et pour certains cas. A Paris le chapitre de Notre-Dame eut, dit-on, le droit de faire régler certains différends entre ses sujets «à coups de bâton» devant la maison de l’archidiacre. L’abbé de Saint-Germain des Prés et le prieur de Saint-Martin avaient sur leur territoire un champ clos spécial pour les «Procès de l’Épée», c’est-à-dire pour les combats, à outrance ou autrement, soit entre les parties directement en cause, soit entre champions appointés représentant des plaideurs non disposés à risquer leur vie ou des plaideurs empêchés, c’est-à-dire des vieillards, femmes ou enfants.

Ces combats avaient lieu en présence des autorités laïques ou ecclésiastiques, sous les yeux d’un public entassé derrière des barrières. Parfois pour les grandes causes l’appareil était plus solennel, le roi, les princes prenaient place dans les tribunes bordant la lice. Les règles de cette étrange procédure étaient compliquées; il y avait, pour nécessiter des façons de procéder particulières, tant de cas divers, qu’il s’agît de contestations, de litiges ou bien d’accusations, de crimes à prouver ou d’innocence à défendre. Les combats, qui se terminaient souvent par une amende pour le vaincu quand l’affaire n’était pas capitale, pouvaient dans les cas graves se poursuivre à outrance jusqu’à la mort d’un des tenants ou se terminer par le supplice du vaincu accroché bientôt au gibet voisin.

Dans la lice de Saint-Martin des Champs, le 29 décembre 1386, se régla l’affaire Carrouges et Le Gris, qui passionnait l’époque. La dame de Carrouges accusait d’un attentat sur sa personne un écuyer nommé Jacques Le Gris qui niait avec opiniâtreté. La cour du Parlement, embarrassée par les accusations sans preuves de la dame de Carrouges et par les dénégations énergiques de Le Gris, ordonna le combat à outrance entre l’accusé et le mari de l’accusatrice dans les lices de Saint-Martin.

Une dernière fois avant le combat la dame de Carrouges fut interrogée.

—Dame, fit le chevalier, je vais exposer ma vie et combattre Jacques Le Gris, ma cause est-elle juste et loyale?