—Il en est ainsi, répondit la dame, combattez sûrement, la cause est bonne!

Carrouges embrassa sa femme et entra dans la lice.

L’écuyer avait également ferme contenance et regard assuré, lui aussi prétendait combattre pour juste cause. Le premier choc entre les deux adversaires eut lieu à cheval; puis, aucun des champions n’ayant obtenu un avantage marqué, ils s’abordèrent à pied. Le chevalier de Carrouges reçut une grave blessure à la cuisse, mais ne tomba pas et se rejeta avec rage sur son ennemi. Jacques Le Gris, pour son malheur, fit un faux pas et roula sur le sol; Carrouges fut aussitôt sur lui et, la pointe de l’épée à la gorge, s’efforça de lui faire avouer son crime. Le Gris vaincu n’avait plus qu’à mourir, par la potence s’il avouait, par le fer s’il persistait à nier. Il protesta énergiquement de son innocence et l’épée de Carrouges s’enfonça.

Le cadavre du vaincu considéré comme coupable accroché au gibet de l’abbé, Carrouges indemnisé de sa blessure par les biens de son adversaire confisqués, on pouvait croire l’affaire terminée, lorsque tout à coup éclata l’innocence du malheureux Le Gris. Le véritable coupable avouait son crime. C’était un sosie de Le Gris, un écuyer aussi, pris pour d’autres méfaits. La dame de Carrouges avait pu se tromper à la ressemblance; désespérée de l’erreur commise, elle se jeta dans un cloître et son mari disparut, entré, pensa-t-on, dans l’un des ordres militaires qui combattaient l’infidèle en Terre Sainte.

L’échelle patibulaire du prieur de Saint-Martin se dressait à l’angle de la muraille au coin de la rue au Maire actuelle, elle y était encore sous Louis XV, en signe de juridiction simplement, la haute justice étant passée au roi. Une nuit des jeunes gens en joie, sortant de souper trop copieusement, s’amusèrent à y mettre le feu. La potence flamba, mais le prieur la releva encore pour affirmer ses droits.

Le prieuré de Saint-Martin eut meilleur destin que les abbayes de la rive gauche, le vaste ensemble de bâtiments avoisinant les deux grandes nefs aux sévères pignons nous a été conservé; des modifications considérables ont été ajoutées à celles entreprises à la fin du règne de Louis XIV et la demeure des moines est devenue, avec des transformations notables, le Conservatoire des Arts et Métiers.

Affecté à la bibliothèque du Conservatoire le réfectoire de Pierre de Montereau est intact, l’église a subi des avaries, mais demeure aussi; elle servait encore récemment de galerie des Machines au grand dommage de la construction ébranlée par les trépidations; elle a perdu son clocher roman dont il reste la souche dépassant à peine les toits des petites maisons de la rue de Réaumur. Son portail ruiné a été restauré de nos jours avec des modifications par M. Vaudoyer.

Une portion de l’enceinte n’a pas été démolie au siècle dernier, elle existe toujours, englobée dans les constructions au fond des cours des maisons de la rue du Vertbois, avec une des petites tourelles encorbellées sur contreforts. La grosse tour à l’angle de l’enceinte, la tour du Vertbois, a été restaurée en 1882 par les soins de l’État «suivant le vœu des antiquaires parisiens», dit une inscription encastrée dans la fontaine du Vertbois érigée en 1712 et restaurée en même temps. Cette tour faisait partie de la prison du prieuré; quand Saint-Martin perdit sa justice, la prison devint jusqu’en 1785 maison d’arrêt pour les femmes de mauvaise vie. Il y avait sous le flanc sud de l’église dans l’enclos et tout près de la grosse tour, une chapelle Saint-Michel, tout petit édifice construit par la famille Arrodes, des bourgeois de Paris du XIIᵉ siècle, seigneurs de Chaillot, pour recevoir leurs sépultures. Cette chapelle intéressante et remplie de tombes a été démolie depuis la Révolution. Un débris de la petite chapelle, rue de Réaumur, subsiste encore transformée en maison, au pied de la vieille tour, avec un atelier de réparations de machines à coudre sous sa voûte ogivale.

Touchant à l’angle sud-ouest de l’enclos Saint-Martin s’élève l’église Saint-Nicolas des Champs, paroisse ancienne née d’une simple chapelle dépendant de Saint-Martin; reconstruite aux XVᵉ et XVIᵉ siècles, la façade est pittoresque avec ses pignons et sa tour. Le mouvement de la Renaissance battait son plein quand on agrandit l’église, aussi piliers gothiques et colonnes grecques se mélangent dans la vaste nef à doubles collatéraux aboutissant à un frontispice d’autel corinthien. Sur le flanc méridional enveloppé de maisons, on a ouvert, sous Henri III, un petit portail fort élégamment décoré, avec pilastres et fronton à figures d’anges, et de beaux vantaux de bois sculpté.