Puis, étape nouvelle, le cœur de Paris avance et se fixe tout près des édifices royaux du Louvre et des Tuileries, abandonnés par leurs hôtes pour Versailles où se ressentent moins les soubresauts du Paris toujours bouillonnant et grondant en perpétuelles mutineries. Le cœur de Paris bat sous les galeries du Palais-Royal, demeure élevée par le grand cardinal et devenue le palais de la branche cadette des Bourbons.
Il oscille pendant un siècle, retournant parfois, aux jours sombres, vers la Grève où le terrible Hôtel de Ville couve les révolutions; il monte au commencement de notre temps vers les nouveaux boulevards brillants, étincelants et bourdonnants, jadis simples fossés d’enceinte sur la campagne et devenus centre de la vie parisienne pendant la course de notre XIXᵉ siècle.
LUTÈCE GAULOISE. POINTE DE L’ILE AVEC LES ILOTS SUR LESQUELS PASSE LE PONT-NEUF ACTUEL
On perçoit le battement de ce cœur entre l’Opéra flamboyant et l’église de la Madeleine, temple grec dédié à la Gloire par Napoléon; mais ce cœur jamais fixé se porte de plus en plus en avant et marche vers les Champs-Élysées, vers l’ouest, vers les immenses quartiers aux splendides hôtels tout battant neufs, quartiers trop cosmopolites, où peut-être, de transformation en transformation, naîtra un Paris trop différent du Paris de l’histoire, une grande Cosmopolis, capitale internationale aux qualités essentielles évaporées et n’ayant point gardé la saveur du terroir lutécien.
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Temps lointains;—pour la Gaule aux vastes forêts, l’histoire commence à peine et pourtant les légions de Rome, bientôt, vont y trouver des villes importantes, du commerce, quelques routes—peu nombreuses il est vrai, fleuves et rivières en tenant lieu,—des tribus puissantes mais mal confédérées, des peuples divisés qui ne sauront point se réunir contre l’ennemi commun. Des cités en nombre considérable existaient. Sans parler des côtes méditerranéennes, aux villes prospères et policées étendant au loin leur commerce maritime, l’intérieur du pays présentait d’importantes agglomérations urbaines, s’élevant à quelque point de passage sur les rives des fleuves principaux, ou serrées dans des murailles de défense sur la crête de quelque abrupt mamelon. Parmi des centaines de petites cités dont beaucoup gisent encore en ruines sous quelques pouces de terre en des coins inconnus, Chartres, Tours, Rouen, Bordeaux, Reims, Nevers, Sens, Beauvais, etc., possédaient déjà des édifices imposants et une certaine splendeur, telle Bourges, que les Bituriges au temps de Vercingétorix ne purent se résoudre à détruire pour faire le désert à l’approche des Romains.
Alors que plusieurs de ces villes formaient un chapelet de petites capitales pleines de sève ardente, ayant même une vie politique, dans cette Gaule déjà même livrée au pouvoir dangereux de l’éloquence, Lutèce, plus modeste, toute petite et ne pressentant point ses destinées, vivait dans son île du commerce de sa batellerie, du transport des marchandises lui arrivant du Sud-Est par la haute Seine, et du Nord par les affluents divers.
Le long de halliers et de taillis se ramifiant aux profondes forêts au milieu desquelles l’Oise se fraie un chemin, la Seine, large et semée d’îlots, descend lentement vers la mer, coulant en méandres gracieux à travers des plaines fertiles et de belles collines.
Ici, à la place des immenses murs de pierre qui l’encaissent aujourd’hui et contiennent aux grandes eaux ses désirs de flâneries en dehors du lit régularisé, c’est à cette époque une verdoyante plaine basse, aux arbres mouillés, que nous apercevons, un marécage où le vent fait onduler avec de soudains et harmonieux frissons, les longues étendues de roseaux où s’abritent des barques de pêcheurs, et sur lesquels planent des vols d’oiseaux de rivière et tournoient les canards sauvages.