Un archipel non moins verdoyant balance ses grands arbres au milieu de la Seine, c’est une flottille d’îles et d’îlots dont beaucoup ont disparu aujourd’hui, rongés peu à peu, dévorés par le fleuve, ou bien que l’homme a supprimés.
Iles et îlots se suivent ainsi à la file jusqu’à l’horizon; la plus grande île de l’archipel parisien, c’est la Cité d’aujourd’hui, grande et noble nef suivie de ses chaloupes, les deux îles qui se nomment au moyen âge l’île Notre-Dame et l’île aux Vaches et qui, réunies sous Louis XIV, s’appellent maintenant l’île Saint-Louis, plus loin l’île aux Javiaux ou Louviers, maintenant soudée à la rive droite sous l’ancien Arsenal.
Une quatrième et une cinquième île, deux îlots plutôt, précèdent la grande nef que forme la Cité, ce sont les îlots de Bussy et de la Jourdaine où Philippe le Bel brûla les templiers et qui, réunies et constituées en terre-plein du Pont-Neuf, portent aujourd’hui la statue du Vert-Galant. Deux ponts de bois reliaient Lutèce aux oseraies de la rive, deux ponts bien modestes, qui cent fois détruits se perpétueront à peu près sur le même point et deviendront le pont au Change et le pont Saint-Michel.
Voilà le calme paysage parisien de ces temps, le premier décor de la série aux immenses changements; des îles au fil de l’eau, des marécages pour premier plan, marais dont le souvenir se retrouve encore dans le nom du quartier aux vieux et riches hôtels; au loin, de vertes collines, dominées par les croupes bien dessinées de Montmartre, puis des bois, des taillis où se cachent des villages qui sont alors peut-être aussi importants que Lutèce en son île et que Lutèce, débarquant en terre ferme, englobera l’un après l’autre.
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Depuis des années, la Gaule lutte contre l’envahisseur, contre le Romain, âpre conquérant qui n’apporte sa civilisation aux peuples qualifiés par lui de barbares,
LUTÈCE INCENDIÉE A L’ARRIVÉE DES ROMAINS
que pour organiser l’exploitation savante et régulière de ces peuples, pour pomper leur or et leur sang, destinés à alimenter son luxe et ses plaisirs. La civilisation romaine s’avance précédée du carnage et de l’incendie. La Gaule sans cohésion, morcelée en cent peuples rivaux l’un de l’autre, est dévorée morceau par morceau, malgré la bravoure de ses enfants, qui se brise devant la tactique supérieure des légions romaines.
Cependant ce fut dans un moment où la Fortune semblait se retourner et, attendrie par tant d’efforts désespérés, gagnée par tant de farouche courage, se déclarait un instant pour la Gaule, que tomba la pauvre petite Lutèce. Les Romains venaient de subir une défaite au siège de Gergovie, suivie d’autres revers sur la Loire. Vercingétorix, le généralissime des nations celtiques un instant réunies, tenait César en échec; l’espoir renaissait.