L’ordre dee Templiers.—La Villeneuve du Temple.—L’église en rotonde et la grosse tour.—Philippe le Bel.—Ecroulement de l’ordre.—Le Temple aux chevaliers de Saint-Jean.—Franchises et privilèges.—Le palais du grand prieur.—La prison de Louis XVI.—L’enclos de Saint-Jean de Latran.—Disparition complète.
TOURELLE D’ANGLE DE
L’ENCEINTE DU TEMPLE
AU Nord de Paris, assez loin en dehors des murailles construites par Philippe-Auguste, dans les cultures voisines de l’enclos de Saint-Martin des Champs, s’était élevée au XIIIᵉ siècle la grosse tour de l’ordre célèbre et mystérieux du Temple, donjon de la commanderie chef d’ordre, d’où relevaient toutes les commanderies de France, château fort que le château royal du Louvre regardait de loin avec inquiétude.
Cet ordre du Temple né en 1118 en Terre-Sainte, ordre hospitalier et militaire, avait en peu de temps prodigieusement grandi; devenu une puissance formidable, suscitant la crainte et l’envie, il possédait des biens considérables, des places fortes, neuf mille commanderies en terre chrétienne et d’immenses richesses, entassées, disait-on, dans cette fameuse tour gardienne du trésor de l’ordre. Le but de l’institution fut bien vite oublié dans la prospérité, la règle établie par saint Bernard violée, le renoncement et la pauvreté remplacés par le luxe et la satisfaction de tous les appétits. Contrairement à l’esprit des Ordres religieux militaires, admirable création du siècle des croisades, voués d’abord au service des pèlerins, puis uniquement occupés à la défense de la Terre-Sainte, rempart d’épées dressées devant l’Islam,—de ces chevaliers combattant sans cesse sur les brèches ouvertes et qui rendirent à l’Europe l’immense service d’arrêter le débordement du monde musulman,—l’ordre des Templiers dégénère en une association puissante, redoutable même aux autres Ordres, ayant son but secret et sa politique. Cette politique du Temple s’inspire des intérêts de l’ordre et non de ceux de la chrétienté; forts de leurs cent millions de revenus annuels, de leurs nombreuses milices, s’alliant avec les musulmans, avec le Vieux de la Montagne, pour guerroyer contre les princes francs fixés en Terre Sainte ou dans les royaumes fondés aux pays d’Orient, les grands maîtres, souverains dans leurs commanderies, deviennent inquiétants pour les rois d’Europe. Leur ambition croît avec leur richesse. Tout est secret dans l’ordre, l’affiliation, la vie, le but véritable qui ne semble plus être la défense de la Croix, depuis surtout que la Terre Sainte échappe aux Chrétiens.
La commanderie de Paris est une véritable forteresse, aux fortes murailles crénelées flanquées de tours rondes. Ce vaste enclos ouvrant par une seule porte solidement défendue, renferme de grands jardins, des maisons disséminées, des bâtiments habités par une nombreuse population de serviteurs et de vassaux, au-dessus desquels sont les frères servants et au-dessus des frères servants, les chevaliers à la croix rouge sur manteau blanc. Les édifices principaux sont: une église dont la nef est précédée d’une rotonde à colonnes établie, dit-on, sur le modèle de l’église du Saint-Sépulcre à Jérusalem, et le château du grand prieur, immense agglomération féodale que domine la grosse tour.
La grosse tour du Temple est un très fort bâtiment carré, d’une épaisseur de murs considérable, d’une grande hauteur, atteignant trente mètres à son crénelage, et flanqué de quatre tours rondes plus hautes avec un avant-corps à tourelles. Ce bâtiment a été élevé en 1212 par Hubert, trésorier de l’ordre, pour servir de donjon et garder les archives et le trésor.
Cet enclos est une ville d’ailleurs, la ville neuve du Temple avec sa juridiction, ses usages, ses métiers exercés en franchise, ses boucheries qui font tort aux bouchers de Paris et suscitent de leur part des réclamations inutiles. Une petite ville concurrente de la cité de Paris et qui n’a pas les mêmes charges que celle-ci. L’installation des grands maîtres est riche et forte. Henri III d’Angleterre revenant de ses possessions de Guyenne en 1259 et faisant visite à saint Louis, préféra loger en la forteresse du Temple plutôt que dans le palais de la Cité.
L’Ordre au faîte de la puissance allait s’écrouler pourtant. La ruine allait atteindre subitement ces templiers si riches dont l’audacieuse et toujours grandissante ambition pouvait devenir un danger pour les rois,—et frapper ces chevaliers oublieux du but de l’institution, seigneurs fastueux de qui le luxe et les excès en Europe étaient un objet de scandale, pendant que les chevaliers des autres ordres, repoussés d’Orient, luttaient pied à pied, cramponnés maintenant aux îles grecques et mouraient pour la défense de l’Europe, attaquée à son tour par l’Islam triomphant. L’orage s’amassait: d’un côté un ordre trop riche, trop ambitieux, une puissance grandissante; de l’autre Philippe le Bel, un roi menacé de toutes parts, gêné de toutes façons, à une époque de crise où, aux dépens des grands fiefs, la monarchie se formait avec de larges visées, et peu de ressources;—un roi aux prises avec toutes les difficultés, toujours à court d’argent, pressurant ses peuples, pillant les Juifs ou battant de la mauvaise monnaie.
Philippe le Bel aux abois cherchait l’argent où il savait en devoir trouver. Il n’y avait plus moyen de baisser encore le titre des monnaies; déjà pour le trouble apporté par ces altérations successives, une révolte avait éclaté à Paris. Il y avait eu bataille, massacre d’agents du roi, pillage et destruction de la courtille Barbette, maison d’Étienne Barbette, argentier royal; et même le roi, pendant cette révolte, était justement venu au Temple dont il avait pu apprécier la force.