Ainsi après des années d’études passées depuis l’enfance sous la férule de pédagogues imbus de ce principe que le maître qui bat bien enseigne bien, après les années d’études primaires passées en quelque école de paroisse ou même en quelque collège prenant l’écolier tout jeune, études poursuivies ensuite plus librement comme boursier de quelque fondation, courant aux leçons des maîtres fameux ou préférant les esbattements des tavernes, les plaisirs tumultueux du Pré aux Clercs et les joyeux propos des camarades, au dur labeur de suivre les argumentations des savants à méthodes rébarbatives,—l’escolier, après des examens très difficiles, finissait par attraper ses diplômes et trouvait le moyen de se faire nommer à quelque bénéfice ou pourvoir de quelque bonne place lui fournissant amplement ces pécunes, dont il était jadis si peu pourvu.
Il pouvait devenir pédagogue à son tour et transfuser la science à coups de verges aux écoliers ses successeurs; ou bien il entrait dans les ordres, obtenait quelque bonne cure, quelque canonicat douillet. S’il dénichait de puissantes protections, les chemins étaient ouverts largement devant lui; il pouvait tout espérer, les plus hautes situations séculières ou ecclésiastiques, la faveur des princes et les avantages qui en résultent, les grands emplois... Et alors, sur ses vieux jours, se remémorant ses souvenirs du pays des Études, de ses misères et de ses joies, du bon temps quelquefois si dur de sa jeunesse, il se souvenait de son vieux collège, et lui léguait quelque petit bien pour entretenir les étudiants, ses successeurs. Tous les escholiers n’arrivaient point là. Écoutons François Villon en son grand testament:
Bien sçai si j’eusse étudié
Au temps de ma jeunesse folle
Et a bonnes mœurs dedié
J’eusse maison et couche molle!...
Ou sont les gratieux gallants
Que je suivye au temps jadis,
Si bien chantans, si bien parlans,
Si plaisans en faictz et en dictz?
Les anciens sont morts et roydiz,
D’eulx n’est-il plus rien maintenant.
Respits ils ayent au Paradis
Et Dieu sauve le remenant!
Et les aucuns sont devenuz
Dieu mercy! grands seigneurs et maistres,
Les aultres mendient tout nudz
Et pain ne voyent qu’aux fenestres;
Les aultres sont entrez en cloistres,
De Célestins et de Chartreux,
Bottés, housez com pescheurs d’oystres
Voila l’estat divers d’entre eulx.
De ces maisons de science, officines de bacheliers et de docteurs qui hérissent la montagne de Sainte-Geneviève et font de ce Paris de la rive gauche une ville particulière, la grande cité des Études, voici à peu près la liste, non pas complète, car on pourrait y ajouter tels établissements de minime importance qu’il est inutile de nommer, tels collèges qui vécurent peu et disparurent faute de ressources suffisantes:
Collège de Sorbonne, grande école de théologie fondée vers 1250, par Robert de Sorbon, du village de Sorbon près de Rethel, grâce à un legs de Robert de Douai, chanoine de Senlis, son ami, et aux libéralités de saint Louis. Le collège de Sorbonne eut de très humbles commencements: il n’y avait d’abord place, dans les maisons achetées par le roi, que pour quelques docteurs menant la vie la plus modeste, pour ne pas dire pauvre, et pour seize boursiers seulement. Peu après la fondation, Robert de Sorbon put adjoindre à l’établissement primitif un petit collège de jeunes enfants qui passaient plus tard dans les classes supérieures, aux études de théologie.
Bien petits commencements pour cette institution qui va croître si vite en grandeur et en puissance, qui va régenter la théologie, décider sur toutes les questions religieuses et bientôt connaître également de la politique, se lancer passionnément, en terrible disputeuse et ergoteuse, dans toutes les querelles des partis, prenant position dans toutes les luttes, et bataillant à coups de thèses et de décrets, avec une vigueur, une violence redoutables et une obstination jamais lassée. La Sorbonne est une forteresse dont la garnison de docteurs et professeurs, dans les crises nationales, n’a pas toujours arboré le bon drapeau. Elle fut bourguignonne dans la guerre civile, anglaise ensuite et condamna Jeanne d’Arc; elle fut guisarde, espagnole, combattit pour la Ligue avec furie et fut, après la victoire du Béarnais tant de fois condamné par elle, très lente à faire sa soumission.
Richelieu, qui la réorganisa, marque la fin de sa grande époque. Dans ces temps, la Sorbonne vieillie vit son champ de luttes se restreindre singulièrement et elle s’achemina tout doucement vers sa transformation définitive.
Collège des Lombards, rue des Carmes, fondé en 1334, dit maison des pauvres écoliers italiens de la bienheureuse Marie, ruiné et abandonné au XVIᵉ siècle, devenu au XVIIᵉ collège des prêtres irlandais, qui ont laissé une chapelle rue des Carmes, 23, au fond d’une cour.
Collège de Karembert, fondé par un gentilhomme breton pour les écoliers du diocèse de Léon, collège de bonne heure tombé dans la misère, les bâtiments s’écroulant, le principal vendant les portes et les fenêtres, les malheureux boursiers obligés de chanter par les rues pour vivre.
Collège de Lisieux, fondé en 1336 par Guy d’Harcourt, évêque de Lisieux, pour vingt-quatre boursiers; démoli au XVIIIᵉ siècle, pour former la grande place devant la nouvelle Sainte-Geneviève, c’est-à-dire le Panthéon.