Quelle triste chère aussi pour les pauvres diables d’écoliers condamnés à une dizaine d’années de Montaigu, maigre, très maigre cuisine quand on en fait, la maison est si pauvre! M. Cocheris, à propos de cette pauvreté, cite une supplique au roi en 1675, exposant que le collège n’a pas quatre francs par jour pour nourrir cinquante personnes.
Rabelais qui, plus d’une fois dans son livre, accable Montaigu de son indignation, avait peut-être goûté de son régime en sa jeunesse, M. Édouard Fournier le suppose du moins.
On y faisait donc de bonnes études, les écoliers s’acharnant peut-être au travail pour en sortir plus vite. Erasme, quand il vint compléter ses études à Paris, fut élève de Montaigu. Entré bien portant, avec la fringale de la science seulement, il souffrit tant de l’autre fringale, de la malpropreté et de la tristesse du lieu, qu’il en tomba malade et dut regagner son pays.
Les pauvres élèves de Montaigu étaient aussi mal habillés que mal nourris, on ne leur fournissait que de pauvres hardes avec une cape de grosse bure brune, ce qui les faisait appeler les Capettes de Montaigu. Leur collège, objet de raillerie dans le pays latin, était surnommé le collège des Haricots, à cause du légume dont on faisait toute l’année le fond de la nourriture des élèves, ce qui ne veut toutefois pas dire qu’on leur en donnât toujours suffisamment.
Ce surnom si bien mérité a traversé les siècles: lorsque le collège Montaigu aux bâtiments rébarbatifs, vieillis et encore assombris, eut vécu ses derniers jours, lorsque la Révolution le supprima, de ce collège carcere duro, elle fit tout naturellement une prison: des détenus militaires remplacèrent les écoliers. Furent-ils mieux nourris? il faut l’espérer pour eux qui n’avaient point l’étude pour consolatrice. Le collège Montaigu devint, dans le langage courant, la prison des Haricots.
Après les militaires, on y mit des gardes nationaux récalcitrants; le vieux nom persista; la maison d’arrêt de la garde nationale fut dénommée par les soldats citoyens l’hôtel des Haricots. On démolit Montaigu pour installer à sa place la bibliothèque Sainte-Geneviève, lorsqu’elle émigra du vieux local bâti par les moines, beau débris du passé dont on fit table rase sous un prétexte non justifié de manque de solidité, et l’on aménagea vers Passy une nouvelle maison d’arrêt de la garde nationale laquelle prit tout aussitôt le vieux surnom provenant de Montaigu et resta, jusqu’à la fin de la garde nationale, l’hôtel des Haricots, aux souvenirs vaudevillesques, aux cachots(!) illustrés de dessins et peintures entremêlés d’inscriptions en vers et en prose par les gens de lettres et artistes peu soucieux de la gloire de monter la garde aux Tuileries ou à l’Hôtel de Ville. La cellule nº 14 y était fameuse: Decamps, Théophile Gautier, Daumier, Gavarni, Devéria, Français, Alfred de Musset, y incarcérés, l’avaient décorée au crayon et au pinceau.
On dit triste comme la porte
D’une prison
Et je crois, diable m’emporte,
Qu’on a raison.
avait rimé Musset dans cette peu terrible cellule.
Étrange association de noms: Gavarni et Daumier reliés à Rabelais, Gautier et Musset à Erasme, la garde nationale aux pauvres Capettes de Montaigu!
Plus heureux vraiment sont les écoliers presque vagabonds, mais libres, qui, pour vivre, travaillent de leurs bras, louent quelquefois leurs services, se font chantres de quelque église; plus heureux même ceux qui mendient leur pain. Beaucoup de ces collèges sont loin d’être tenus avec l’austérité et la sévérité de Montaigu, la discipline y est inconnue; dans quelques-uns écoliers et maîtres vivent dans un désordre peu favorable aux études; ils sont trop voisins des tavernes et l’on a vu même quelquefois des régents peu scrupuleux serrer les écoliers dans une partie des bâtiments et tirer parti du reste en louant des locaux à des industriels qui en ont fait des cabarets et pire encore.