Talleyrand développa ces vues dans un mémoire célèbre [15] et les condensa ensuite dans un projet de traité: ces deux pièces montrent en lui l'un des politiques qui eurent «le plus d'avenir dans l'esprit», suivant l'expression qu'il appliquait au duc de Choiseul [16]. L'Empereur mérite-t-il toutefois le reproche de n'avoir point rédigé la paix de Presbourg conformément aux conseils de son ministre? Il jugeait d'abord,--et l'avenir devait lui donner raison,--qu'une réconciliation avec Alexandre Ier n'était pas impossible, et ne voyait point avantage à créer entre la France et la Russie une opposition d'intérêts définitive. De plus, le projet de Talleyrand, qualifié par son auteur lui-même de «roman politique [17]», n'était point susceptible de réalisation immédiate, car l'Autriche ne sentait pas encore sa vocation orientale et se fût dérobée à nos propositions. Ulcérée de ses défaites, considérant la paix comme une trêve, ne renonçant que des lèvres à ses provinces d'Allemagne et d'Italie, elle eût redouté nos présents et refusé de s'exiler aux extrémités de l'Europe; elle eût craint surtout de se compromettre avec la Russie, dont la bienveillance lui apparaissait, dans son malheur, comme sa sauvegarde et son refuge. Napoléon apprécia donc le projet de Talleyrand à sa juste valeur, lorsqu'il se borna à en approuver l'esprit, à y voir une indication pour l'avenir et la règle de ses rapports futurs avec l'Autriche tant que durerait la lutte avec la Russie. Il prévoyait, désirait l'évolution de l'empire des Habsbourg vers l'Est, mais jugeait impossible de la déterminer brusquement, ne l'admettait point d'ailleurs sans un agrandissement parallèle de la France, et, pour le moment, se bornait à la préparer. Aux conférences de Presbourg, il fit faire aux plénipotentiaires autrichiens quelques insinuations, éludées d'ailleurs, au sujet de conquêtes combinées à entreprendre en Orient, pour le cas où la monarchie ottomane se dissoudrait d'elle-même [18]: en attendant, il s'efforçait toujours d'intéresser le cabinet de Vienne aux événements du Danube, lui remontrait la nécessité d'appuyer la Turquie défaillante et de réserver ainsi le sort futur de l'Orient.

[Note 15: ][ (retour) ] Analysé par Mignet, Notices historiques, I, 199, par Thiers, VI, 342, par M. Rambaud, Histoire de Russie, 567; cité en extrait par M. Pallain, Correspondance de Talleyrand et de Louis XVIII, XX, XXI; publié in extenso par M. Pierre Bertrand dans la Revue historique (janvier-mars 1889) et dans son ouvrage intitulé: Lettres inédites de Talleyrand à Napoléon, 156- 174.

[Note 16: ][ (retour) ] Mémoire sur les colonies, lu à l'Institut le 15 messidor an V.

[Note 17: ][ (retour) ] Bailleu, II, 360.

[Note 18: ][ (retour) ] Wertheimer, Geschichte OEsterreichs und Ungarns in ersten Jahrzehnt des XIX Jahrhunderts, I, 372.

En 1806, à mesure que les dispositions de la Prusse deviennent plus équivoques et qu'une nouvelle campagne s'annonce, le langage de Napoléon à l'Autriche devient plus clair, plus pressant. En octobre, lorsqu'il a pris déjà le commandement de son armée, il s'efforce d'obtenir la neutralité de cette puissance en Allemagne en lui offrant de traiter avec elle «sur la base de la conservation et de la garantie de l'empire ottoman [19]». Le comte de Stadion, principal ministre de l'empereur François, répond à notre ambassadeur «par monosyllabes [20]», et l'Autriche concentre sur notre flanc droit, en Bohême, une menaçante armée d'observation; le coup de foudre d'Iéna déconcerte son mauvais vouloir. L'armée prussienne disparue, avant de marcher à la rencontre des Russes, Napoléon se retourne de nouveau vers l'Autriche, lui enjoint de disperser ses rassemblements de troupes, mais lui renouvelle en même temps ses propositions, la somme d'être notre ennemie ou notre alliée: «Le moment est plus unique que jamais, écrit Talleyrand, car d'un jour à l'autre des négociations peuvent s'ouvrir avec la cour de Berlin et avoir des conséquences telles qu'il ne serait plus possible de revenir à un système d'alliance avec l'Autriche [21].» En effet, las des atermoiements de cette dernière, Napoléon se retourne vers la Prusse qu'il vient d'abattre, et tente de l'entraîner dans son orbite: il offre au roi Frédéric-Guillaume III de lui rendre ses États, si ce prince consent à garantir avec nous et contre la Russie «l'indépendance et l'intégrité de la Porte Ottomane [22]». Mais déjà Frédéric-Guillaume s'est jeté dans les bras de la Russie et a appelé dans la Pologne prussienne les armées du Tsar; il n'est plus libre, il refuse de ratifier l'armistice conclu en son nom. L'Empereur s'abandonne alors à son destin, continue d'avancer vers l'Est, réveille de redoutables questions, provoque lui-même la crise dont il n'a fait jusqu'à présent que surveiller les approches, et, touchant l'Europe orientale de son épée, la fait tressaillir et se lever.

[Note 19: ][ (retour) ] Talleyrand à La Rochefoucauld, ambassadeur à Vienne, 20 septembre 1806. Tous les extraits cités dans ce chapitre de lettres échangées entre le prince de Bénévent et nos ambassadeurs en Autriche sont tirés des archives des affaires étrangères, Vienne, vol. 379 et 380.

[Note 20: ][ (retour) ] Talleyrand à La Rochefoucauld, 7 octobre 1806.

[Note 21: ][ (retour) ] Talleyrand à La Rochefoucauld, 24 octobre. Cf. Armand Lefebvre, Histoire des cabinets de l'Europe pendant le Consulat et l'Empire, II, 352.

[Note 22: ][ (retour) ] Bailleu, II, 577.