[Note 10: ][ (retour) ] Tratchevski, p. 115. Dans ses conversations avec l'envoyé russe à Paris, le premier consul montrait l'empire turc prêt à tomber de lui-même, «de manière qu'il ne restait plus qu'à en recueillir les débris». Id., 484, 485.
Si la Russie semblait avoir renoncé momentanément à la politique envahissante de Catherine, elle s'était bornée en fait à en modifier les moyens. On a dit que son système consiste à être tour à tour le plus grand ennemi ou le plus grand ami de la Turquie [11]. Paul Ier, puis Alexandre à ses débuts, avaient donné la préférence au second rôle sur le premier: pour dominer en Orient, ils avaient substitué à la forme brutale de la conquête la forme savante du protectorat. L'expédition d'Égypte, en soulevant les Turcs contre nous, les avait jetés dans les bras de la Russie; celle-ci en avait profité pour les soumettre à une alliance despotique et faire la loi dans leur empire. Semant l'intrigue dans le Divan, achetant les ministres, traitant avec les pachas, agissant sur les peuples, elle avait insinué partout son autorité. L'influence que nous lui avons vu de nos jours exercer dans le Levant ne saurait se comparer à celle qu'elle s'y était acquise au début de ce siècle, alors qu'elle garantissait seule les privilèges des Principautés roumaines, régnait despotiquement sur la mer Noire, faisait passer ses vaisseaux devant le Sérail, communiquait librement par les Détroits avec la Méditerranée, tenait dans chaque île de l'Archipel un consul qui en était devenu le vice-roi, groupait autour de ses agents des milliers de protégés désignés sous le nom significatif de Gréco-Russes, occupait Corfou, travaillait la Morée et l'Albanie, cernait, opprimait, dominait de toutes parts la Turquie, et étendait sur cet empire son ombre sans cesse grandissante.
[Note 11: ][ (retour) ] Ce mot a été prêté à M. de Boutenief, ambassadeur de Russie à Constantinople sous l'empereur Nicolas.
Cependant, alors que tout autour de lui s'assujettissait et se vendait à la Russie, alors que lui-même affectait la soumission, le sultan Sélim sentait son abaissement et brûlait de secouer un joug qui lui pesait: il tournait parfois un regard plein d'espoir vers la puissance française, qui montait à l'horizon. A partir de 1804, Napoléon s'appliqua à cultiver et à fortifier en lui ces tendances; il faisait appel à sa dignité, à son énergie: «As-tu cessé de régner? lui écrivait-il le 30 janvier 1805.... Réveille-toi, Sélim; appelle au ministère tes amis; chasse les traîtres, confie-toi à tes vrais amis... ou tu perdras ton pays, ta religion et ta famille [12].» Par ces paroles enflammées, par un travail continu de diplomatie, il espérait soustraire progressivement les Turcs à la tutelle du Nord, puis, à un moment donné, les déterminer à une action vigoureuse et les jeter sur le flanc de nos ennemis, reprenant à son profit la vieille politique de la monarchie.
[Note 12: ][ (retour) ] Corresp., 8298.
Cette diversion, dont la décadence militaire des Ottomans diminuait la valeur, n'était pourtant que l'un des services qu'il attendait de l'Orient: ce qu'il voulait toujours de ces régions, c'était un moyen de rompre le concert de nos ennemis. Au dix-huitième siècle, l'Autriche et la Prusse s'étaient émues tour à tour des progrès de la Russie sur le Danube, et s'étaient efforcées d'y mettre obstacle; depuis la Révolution, le péril français les avait distraites du péril moscovite, sans leur en dérober entièrement la vue. Serait-il impossible de réveiller leurs défiances, de les porter au comble, de rattacher à nous les puissances germaniques par le sentiment d'un danger commun? Napoléon ne jugeait pas cette tâche irréalisable. De 1804 à 1807, la pensée de provoquer avec la Prusse, avec l'Autriche surtout, une entente sur l'Orient, inspire périodiquement son action diplomatique, elle en forme un des traits essentiels, le plus original peut-être et le plus habile. Talleyrand, qui tient le portefeuille des relations extérieures, s'en fait l'interprète; elle se formule dans ses dépêches, dans ses circulaires, mais apparaît avec non moins de relief dans les lettres de l'Empereur, dans ses conversations, et rien ne permet d'établir que cette vue d'ingénieuse politique appartienne au ministre plus qu'au souverain [13]. En 1805, Napoléon fait écrire à l'empereur d'Autriche, déjà presque en guerre avec la France, «qu'on ne peut plus se battre raisonnablement que pour l'empire de Constantinople [14]», et montre en Orient le point de contact et de réunion entre l'intérêt des deux États. En toute circonstance, il s'attache à prouver que la politique du Tsar, en préparant l'asservissement graduel de la Turquie, nuit à l'Allemagne, au continent tout entier, autant qu'à la France, et tandis qu'Alexandre Ier se présente contre lui comme le champion de l'indépendance européenne, il se pose en défenseur de l'équilibre oriental contre les visées usurpatrices de la Russie.
[Note 13: ][ (retour) ] Voy. notamment Bailleu, Preussen und Frankreich von 1795 bis 1807, II, 322, 360.
[Note 14: ][ (retour) ] Corresp., 9038.
À un moment, la pensée de Talleyrand dépasse celle de l'Empereur et s'en distingue. C'était en 1805, au lendemain d'Ulm, à la veille d'Austerlitz; Napoléon marchait sur Vienne, et Talleyrand, établi à Strasbourg avec sa chancellerie, pensait, en diplomate prévoyant, aux conditions de la paix future et aux moyens de la rendre durable. Héritier des dernières et des plus saines traditions du cabinet de Versailles, il désirait sincèrement la réconciliation de la France et de l'Autriche, et voyait dans l'alliance de ces deux empires un gage de repos et de stabilité. Mais la France et l'Autriche ne cesseraient d'être rivales qu'en perdant tout point de contact, c'est-à-dire de conflit: il fallait donc que l'Autriche fût à jamais éloignée de nous, mais il importait que, bannie de l'Italie, rejetée de l'Allemagne, elle reçût une compensation pour tant de dommages, qu'elle sortit de la lutte apaisée, consolée, relevée à ses propres yeux, et l'Orient seul pouvait offrir à ses ambitions une carrière nouvelle. En la poussant dans ces régions, en l'amenant à s'y réfugier et à s'y refaire une fortune, la France gagnerait l'inestimable avantage de la mettre en état d'hostilité constante avec la Russie: regardant désormais vers l'Est, l'Autriche cesserait de nous faire face; elle s'adosserait au contraire à nous pour s'opposer à la Russie et l'écarter du Danube.
Entrant dans le détail des moyens, Talleyrand proposait d'offrir à l'Autriche les Principautés roumaines, la Bessarabie, de la laisser atteindre les embouchures du Danube: son territoire, ainsi prolongé en ligne droite jusqu'à la mer Noire, interposé entre le reste des possessions ottomanes et la Russie, formerait barrière contre cette puissance. Au prix de quelques provinces, la Turquie retrouverait l'indépendance et la tranquillité; quant à la Russie, endiguée du côté de l'Orient européen, elle reporterait ailleurs sa force d'expansion, opérerait un mouvement analogue à celui de l'Autriche, se rejetterait elle-même vers l'Est, s'enfoncerait de plus en plus dans les profondeurs de l'Asie et, tôt ou tard, s'y heurterait à l'Angleterre, maîtresse des Indes. Ce double déplacement organiserait le conflit entre nos adversaires, préviendrait toute coalition nouvelle, assurerait la sécurité de nos conquêtes et résoudrait «le problème de la paix la plus durable que la raison puisse permettre d'espérer».