AUTRICHE, PRUSSE OU RUSSIE

Après une ébauche d'alliance pendant le règne de Paul Ier, Napoléon et la Russie se retrouvent ennemis.--Austerlitz.--À la fin de 1806, la guerre devient une lutte corps à corps.--Napoléon pénètre sur le terrain des intérêts propres de la Russie.--Ses vues sur l'Orient.--Son principal moyen pour diviser ses adversaires.--Le partage de l'empire ottoman.--Premières insinuations à Alexandre Ier.--Ce monarque résiste à la séduction.--Politique nouvelle de la Russie.--Le sultan Sélim.--Napoléon essaye de ranimer en Orient le conflit entre l'Autriche, la Prusse et la Russie.--Projet célèbre de Talleyrand.--Était-il réalisable?--Écrasement de la Prusse.--Ouvertures successives à l'Autriche.--Proposition de paix et d'alliance à la Prusse.--Frédéric- Guillaume refuse de ratifier l'armistice.--Napoléon entre en pays slave.--La Pologne s'insurge.--La Turquie se ranime.--Napoléon offre à l'Autriche de s'entendre avec lui sur la Pologne et sur l'Orient.--L'Autriche tient entre ses mains le sort des relations futures entre la France et la Russie.-- Mission de Pozzo di Borgo à Vienne.--Il est reçu par l'empereur François et par l'archiduc Charles.--Une audience point compromettante.--L'Autriche refuse de s'engager; raisons de son attitude.--Les Russes dans les Principautés.--Premières opérations en Pologne; Pultusk.--Napoléon redouble d'activité guerrière et diplomatique.--Diversion turque et persane.--Appel aux musulmans; l'archichancelier Cambacérès et les orientalistes français.--Langage tenu à l'Europe; mouvement d'opinion à créer.--Message au Sénat.--Politique conservatrice.--Napoléon et la diplomatie secrète de Louis XV.--Rapport de Talleyrand.--Contraste entre les déclarations officielles du ministre et ses confidences intimes.--Il ne croit pas à la possibilité de faire vivre la Turquie.--Napoléon autorise quelques insinuations à l'Autriche au sujet d'un partage éventuel de l'empire ottoman.--Sa conversation avec le baron de Vincent. --Réponse froide et évasive de Stadion.--Eylau.--Situation critique.--Un mot de Jomini.--Napoléon veut vaincre par les négociations.--Dernière proposition à la Prusse.--Rêve d'alliance russe.--Caractère d'Alexandre. --Ses entours.--Instabilité gouvernementale en Russie.--Le lien de l'intérêt matériel attache la Russie à l'Angleterre.--Phrase significative de Napoléon.--Ouvertures indirectes.--Le cinquante et unième bulletin de la Grande Armée.--Mise en demeure adressée à l'Autriche.--Langage correspondant de Pozzo à Vienne.--Au lieu d'une alliance, l'Autriche offre une médiation.--Plan de Stadion.--La crise orientale continue.--Échec des Anglais devant Constantinople.--Déception à Londres, à Saint-Pétersbourg et à Vienne.--Le futur congrès.--Talleyrand croit à la paix générale; Napoléon comprend la nécessité de combattre encore et de vaincre.--La paix sur le tambour.--Hostilité irréconciliable de la coalition.--Convention de Bartenstein.--Friedland.--L'armée russe hors de combat.--Lettre de Bennigsen.--Commission donnée au grand-duc Constantin.--Réponse d'Alexandre.--Il se décide brusquement à la paix; quels motifs le déterminent.--Sa rencontre avec la cour de Prusse.--Attrait subit qui le pousse vers Napoléon.--L'idée de l'alliance naît dans son esprit.--Appels indirects de l'Empereur.-- Alexandre propose l'entrevue.--La veille de la rencontre aux deux quartiers généraux.--Intentions respectives de Napoléon et d'Alexandre.

I

Après avoir conquis l'Italie et l'Allemagne, vaincu trois fois l'Autriche, supprimé momentanément la Prusse, Napoléon se trouva en face de la Russie. Naguère, il avait ébauché avec elle un essai d'alliance, interrompu par la mort de Paul Ier; il l'avait vaincue à Austerlitz, quand elle était descendue en Allemagne pour s'opposer à sa fortune: l'année suivante, après Iéna, obligé, pour se défendre, d'avancer encore, il pénétrait sur le terrain des intérêts propres et des ambitions traditionnelles de la Russie. Le 28 novembre 1806, il dépassait la Prusse conquise et entrait en terre slave: de Berlin, il transportait son quartier général à Posen, au seuil de la Pologne; le 1er décembre, il adressait à Sélim III, sultan de Turquie, d'énergiques appels, lui montrant l'occasion propice pour s'insurger contre l'ennemi éternel de l'Islam, et rendre à l'empire des Ottomans sa splendeur première [8].

[Note 8: ][ (retour) ] Correspondance de Napoléon, 13138.

Cette double action marque dans la carrière de Napoléon une étape importante et son entrée de vive force dans un monde nouveau; c'est l'instant où il rencontre, au delà de l'Allemagne soumise, l'Europe orientale, cette zone de peuples qui s'échelonnent des rives de la Baltique jusqu'à celles du Bosphore, et qui, divers par l'origine, la religion, la race, se sont trouvés réunis depuis un siècle par un péril commun, l'extension continue de la Russie. Cette grande ennemie les a tour à tour molestés et opprimés, pliés à son joug ou à son ascendant, et c'est en cet état que Napoléon les retrouve, mais sa venue leur rend l'espoir et pose à nouveau le problème de leur sort: comme si sa destinée était de rouvrir et de porter à leur crise aiguë toutes les querelles du passé, tandis qu'il déclare par le blocus continental une guerre sans merci au despotisme maritime des Anglais, il remet en question sur la Vistule et le Danube l'œuvre de Pierre le Grand et de Catherine II.

Consul et empereur, Napoléon avait toujours observé avec attention les troubles du Nord, ceux de l'Orient, et le travail qui s'opérait dans ces régions. «Depuis dix ans, écrivait-il en 1806, je suis les affaires de Pologne [9].» Mais la Pologne, partagée, occupée, comprimée, sans gouvernement ni représentation propres, ne lui avait offert jusqu'alors aucune prise; il ne pouvait prétendre à agir sur elle qu'après l'avoir matériellement touchée. Il n'en était point de même pour la Turquie et les pays d'alentour. Un instant, lors de l'expédition d'Égypte, Napoléon avait choisi l'Orient pour objectif; dans les années qui suivirent, il y vit surtout un moyen de diversion et de transaction: c'était sur ce terrain qu'il espérait diviser nos ennemis, dissoudre la coalition en lui ravissant l'un de ses membres, s'attacher l'une des cours principales, quelle qu'elle fût, conquérir enfin cette grande alliance dont il avait besoin pour maîtriser le continent et vaincre l'Angleterre.

[Note 9: ][ (retour) ] Correspondance de Napoléon, 11350.

En Occident, la haine de la France révolutionnaire, la peur de la France conquérante réunissaient contre nous toutes les puissances et faisaient taire leurs rivalités; pourquoi se disputer l'Italie ou l'Allemagne, quand l'ennemi commun détenait cette double proie? En Orient, si la lutte des intérêts s'était ralentie, elle n'avait point cessé et pouvait redevenir aiguë. Depuis un demi-siècle, on avait vu s'accomplir dans ces contrées de graves événements; on en prévoyait de décisifs: le partage de la Pologne avait paru préparer et annoncer le démembrement de la Turquie. Affaibli, diminué, miné dans ses fondements, cet empire s'effritait et se dissolvait: les provinces n'obéissaient plus à la capitale, les pachas se rendaient indépendants, les peuples se soulevaient, et la monarchie des sultans n'offrait plus qu'un assemblage de souverainetés hostiles et disparates, au-dessous desquelles s'agitait la mêlée confuse des nationalités chrétiennes. Pour déterminer la chute de cette ruine, il semblait que le moindre choc dût suffire, et c'était une croyance universellement répandue que la Turquie ne survivrait point à la tourmente qui s'abattait sur l'Europe. Parmi les États voisins, certains avaient longtemps désiré le partage, bien qu'ils n'osassent le précipiter aujourd'hui, craignant d'introduire en Europe une nouvelle cause de trouble et de confusion; plusieurs le redoutaient, mais se réservaient d'en profiter et d'empêcher surtout qu'il n'en résultât pour autrui un surcroît de grandeur et de fortune. Point de cabinet, point d'homme d'État qui n'eût ébauché un projet de morcellement et qui ne le tînt en réserve pour l'opposer au besoin à des prétentions rivales; sans se heurter avec violence, les convoitises s'attendaient et se suspectaient. Dans le conflit latent qui existait à ce sujet entre Pétersbourg, Vienne, Berlin et Londres, Napoléon avait reconnu la fissure de la coalition, et sa politique s'appliquait à y pénétrer comme un coin pour la creuser et l'élargir. Cette idée de partager la Turquie, qui flotte dans l'air, il s'en saisit et la formule, non pour la réaliser encore, mais pour en faire, selon les cas, un appât ou un épouvantail; tour à tour, il l'approuve, la condamne, et, suivant la puissance avec laquelle il s'entretient et qu'il veut séduire, se montre pressé de détruire la Turquie ou jaloux de la conserver.

En 1801 et 1802, pendant son premier rapprochement avec la Russie, s'adressant au tsar Paul, à Alexandre Ier ensuite, il appelle leur attention sur l'état précaire et chancelant de la Turquie, annonce l'inévitable écroulement de cet empire, et montre dans le partage de ses dépouilles le lien qui doit réunir la France et la Russie. Il s'efforce de réveiller, de stimuler à Pétersbourg des convoitises traditionnelles, et, pour parler aux Russes, s'approprie le langage de Catherine II: «Parlez de Catherine II, dit-il à Duroc envoyé en mission à Saint-Pétersbourg après la mort de Paul Ier, comme d'une princesse qui avait prévu la chute de l'empire turc et qui avait senti qu'il n'y aurait de prospérité pour le commerce russe que lorsqu'il se ferait par le Midi [10].» Alexandre Ier reste sourd à ces paroles tentatrices et résiste à la séduction: ajournant toute conquête matérielle en Orient, tout partage, il préfère retourner à la lutte contre la France et veut que la Russie serve de réserve à la coalition. Napoléon reprend alors la question orientale sous une autre forme, et s'en fait une arme contre la Russie. Naguère ennemi et contempteur des Ottomans, il revient à eux, veut être leur ami et s'efforce de les mettre en garde contre une ambition qui, pour se voiler de modération, n'en demeure pas moins active et persévérante.