[Note 6: ][ (retour) ] Correspondance de Napoléon Ier, publiée par ordre de l'empereur Napoléon III et par les soins d'une commission présidée, pour la partie postérieure au 1er septembre 1807, par S.A.I. le prince Napoléon. Paris, Plon, 32 volumes in-8°.
Dans nos appréciations sur les hommes, notre effort constant a été de nous abstraire de toute préoccupation étrangère à l'histoire. Certes, nous ne prétendons pas que cette impartialité soit allée jusqu'à nous mettre en garde contre le souvenir des grands bienfaits et le prestige des grandes actions. Peut-on parler d'Alexandre Ier sans se rappeler que ce monarque, vainqueur de la France en 1814 et 1815, obéissant aux inspirations d'une âme élevée et d'un esprit prévoyant, s'est fait l'ami de la nation qu'il venait de combattre et a su la défendre contre de meurtrières rancunes? D'autre part, les merveilles rencontrées à chaque pas, sous le règne de Napoléon, renouvellent sans cesse l'admiration pour le génie qui les accomplit ou les suscita, dont le pouvoir magique exalta au suprême degré les qualités d'honneur, de bravoure, d'obéissance et de dévouement qui sont bien celles de notre race, pour celui qui, après avoir réconcilié notre nation avec elle-même, en fit une armée de héros et éleva pour un temps le Français au-dessus de l'homme. Sans doute, en face de ces triomphants spectacles, l'incertitude du lendemain, l'angoisse du péril imminent laisse à notre satisfaction, à notre orgueil, quelque chose d'inquiet et de haletant: à ces splendeurs, si éblouissantes qu'elles soient, nous préférons encore le tableau qu'offrit la France à d'autres périodes de son histoire, alors qu'elle joignait la sérénité à la force, la foi dans l'avenir à la pleine possession du présent, à l'avantage des mâles vertus celui des longues traditions, alors qu'elle n'avait pas éprouvé le malheur le plus difficilement réparable qui puisse frapper un peuple, la perte d'une dynastie tutélaire et consacrée par les siècles. Mais comment ne point tressaillir aux souvenirs de l'époque héroïque, de celle qui serait incomparable entre toutes, si la grandeur de l'homme pouvait suppléer à la majesté des antiques institutions! Pour Napoléon, la légende a précédé l'histoire. Celle-ci poursuit aujourd'hui lentement son œuvre, et nous ne pensons pas que la colossale figure qui apparaît au seuil du siècle ait rien à redouter d'un libre et minutieux examen. Néanmoins, notre sujet ne comportait pas sur Napoléon une appréciation d'ensemble, et notre but n'a pas été de l'essayer; peu de plumes sont à hauteur d'une telle tâche; d'ailleurs, pour emprunter une expression à l'un des hommes qui ont le plus combattu, haï et admiré Bonaparte, le juger, serait vouloir juger l'univers [7]. Notre désir, plus modeste, répondant mieux à l'infirmité de nos forces, se réduit à faire connaître la politique extérieure de Napoléon sous le rapport spécial que nous avons entrepris d'étudier, à en dégager les mobiles et les moyens, à lui restituer sa physionomie propre, telle que la composèrent le caractère de l'homme et les nécessités extraordinaires de la situation: essayer de montrer le génie dans sa vérité, dans son activité, sans rien dissimuler de lui, en laissant à ses œuvres le soin de le juger, de l'expliquer et de le célébrer, tel est, ce nous semble, l'unique hommage qui puisse lui être dignement présenté: c'est le seul que nous voulions lui rendre.
Paris, juillet 1890.
[Note 7: ][ (retour) ] Pozzo di Borgo, Correspondance diplomatique, I, viii.