L'histoire de l'alliance franco-russe pendant le premier empire se trouve en grande partie dans les archives de Paris et de Saint-Pétersbourg. En particulier, les documents conservés aux archives nationales, dans le fonds de la secrétairerie d'État, présentent une importance majeure: ce sont les correspondances adressées à l'Empereur par ses envoyés à la cour de Russie. Auprès d'un monarque qu'il traitait en ami plus encore qu'en allié, Napoléon ne se fit point représenter par des agents diplomatiques ordinaires et n'accrédita, à partir de 1807, que des personnages de son entourage immédiat: ce furent certains des membres les plus en vue de son état-major, les généraux Savary, de Caulaincourt et de Lauriston. Les deux premiers furent admis dans l'intime familiarité d'Alexandre Ier; en même temps, ils restaient en communications constantes et directes avec leur souverain; de loin, ils lui rendaient compte comme ils l'eussent fait aux Tuileries ou à Saint-Cloud, avec la même abondance et la même ponctualité. Aussi leur correspondance ne se compose-t-elle pas seulement de dépêches au sens habituel du mot, adressées au ministre des relations extérieures et conservées dans les archives du département. Par chaque courrier partait une lettre particulière pour l'Empereur, où nos envoyés consignaient par le menu leurs impressions. De plus, après chacune de leurs conversations avec le Tsar,--et ces entretiens se répétaient presque journellement,--ils l'écrivaient mot pour mot, sans y rien changer, en lui laissant la forme de dialogue, et ces sortes de procès-verbaux, annexés à leurs lettres en manière de pièces justificatives, désignés sous le titre de Rapports, nous font parvenir l'écho textuel des propos échangés: c'est l'empereur Alexandre et l'ambassadeur de France que nous entendons parler, à quatre-vingts ans de distance, sans rien perdre de ces particularités de pensée et de langage qui sont souvent révélatrices des caractères. Enfin, au maître qui voulait tout savoir et tout régler, on ne laissait rien ignorer de ce qui pouvait intéresser sa politique ou piquer sa curiosité. Aux lettres et aux rapports se joignaient souvent des feuilles de nouvelles; on y voit figurer la chronique de la cour, les incidents de la vie mondaine, les on dit, les bruits de ville et de salon, et ces pages légères, où réapparaît une société tout entière, avec ses passions grandes et petites, avec ses aspects familiers, complètent et éclairent parfois d'un jour assez vif les pièces purement politiques.
La collection formée par l'ensemble de ces témoignages n'est pas demeurée jusqu'à ce jour entièrement inexplorée, Thiers s'en est servi pour le grand ouvrage qui a établi sur d'inébranlables bases sa gloire d'historien [2]. Il nous a paru néanmoins, ces documents étant offerts aujourd'hui aux investigations prolongées et minutieuses, qu'une étude nouvelle pourrait les prendre pour point d'appui, mettre le lecteur en contact plus direct avec eux, détacher un plus grand nombre d'extraits qui ont par eux-mêmes leur valeur, trouver place enfin après le tableau d'ensemble resté présent à toutes les mémoires. Comme complément aux correspondances de Russie, nous avons lu, tant aux archives nationales qu'au dépôt des affaires étrangères, les pièces de tout ordre concernant les relations de l'Empereur avec les autres cours, principalement avec l'Autriche, la Prusse, la Turquie et les États du Nord. Cette étude parallèle nous a paru indispensable comme moyen de contrôle et de plus sûre information: c'est souvent à Vienne et à Berlin que l'on doit chercher le secret des rapports entre la France et la Russie [3].
[Note 2: ][ (retour) ] Bignon, Histoire de France depuis le dix-huit brumaire, et Armand Lefebvre, Histoire des cabinets de l'Europe pendant le Consulat et l'Empire, n'ont pu se servir des papiers de la secrétairerie d'État; ils ont consulté et cité souvent les correspondances conservées au ministère des affaires étrangères. Leurs ouvrages n'en restent pas moins l'une des bases de l'histoire diplomatique pour la période napoléonienne.
[Note 3: ][ (retour) ] Afin d'éviter de trop nombreuses références aux sources, disons que les pièces citées en tout ou en partie dans notre premier volume, sans indication spéciale, sont tirées des archives nationales, AF, IV, 1697, lorsqu'elles sont adressées directement à l'Empereur, ce que nous mentionnons au bas des pages. Les extraits de la correspondance entre le ministère des relations extérieures et nos agents en Russie proviennent des archives des affaires étrangères, Russie, vol. 144 à 146.
Une visite aux archives du ministère des affaires étrangères de Saint-Pétersbourg, où notre ambassadeur en Russie, M. de Laboulaye, nous a fait l'honneur de nous présenter, et où nous avons reçu le plus gracieux accueil, nous a permis de comparer sur certains points la version moscovite à la version française. Nous avons pu consulter, non seulement les rapports des ambassadeurs de Russie à leur cour, mais une partie de la correspondance échangée directement entre l'empereur Alexandre et ses ministres ou représentants.
Il nous a été donné, en outre, de puiser à différentes sources privées. M. le comte Charles Pozzo di Borgo, avec une obligeance dont nous lui sommes reconnaissant, a bien voulu détacher pour nous quelques parties de ces archives de famille dont il fait lui-même un si fructueux usage; il a mis notamment à notre disposition les pièces relatives à la mission de Pozzo di Borgo à Vienne en 1806 et 1807. D'autre part, une précieuse bienveillance nous a mis à même de connaître un certain nombre d'écrits laissés par l'un des hommes qui ont été le mieux initiés au secret des deux empereurs et chez lequel un inébranlable dévouement n'a jamais fait tort à une impartiale sagacité. Le caractère, le mérite et le rôle de ce personnage font de ce qu'il a laissé un monument de grande valeur. Qu'il nous soit permis d'adresser ici, à tous ceux qui ont bien voulu nous prêter leur utile concours, le témoignage de notre gratitude.
Les documents imprimés, recueils de pièces diplomatiques, correspondances, Mémoires, abondent depuis quelque temps sur la période impériale. Une haute et libérale inspiration nous promet prochainement le plus précieux de tous. En attendant que cette publication soit venue satisfaire un besoin de l'histoire, d'autres nous en ont donné un avant-goût et n'ont excité que davantage notre curiosité [4]. À l'étranger, la plupart des papiers laissés par les ministres dirigeants de la coalition ont déjà vu le jour. À Berlin, à Vienne, les archives d'État ont livré en partie leurs secrets. En Russie, l'initiative publique et privée nous a valu récemment des pièces d'un singulier intérêt et poursuit d'importantes publications [5]. Nous avons essayé de mettre à profit ces documents nombreux, mais épars, en les éclairant par le témoignage auquel il faut essentiellement s'attacher et toujours revenir, lorsqu'il s'agit de pénétrer une politique où tout se lie, se coordonne et marche d'ensemble, la correspondance générale et déjà publiée de Napoléon [6].
[Note 4: ][ (retour) ] Qu'il nous suffise de citer, parmi les plus récentes, les belles publications de M. G. Pallain sur Talleyrand, celle de M. Pierre Bertrand, l'ouvrage du baron Ernouf sur Maret, duc de Bassano.
[Note 5: ][ (retour) ] M. le professeur Tratchevski a entrepris, sous les auspices de la Société impériale d'histoire de Russie, une grande publication de textes français et russes sur les relations des deux puissances pendant le Consulat et l'Empire. Le premier volume, paru en 1890, comprend les années 1800 à 1803. M. de Tatistcheff a publié dans la Nouvelle Revue (15 mai à 15 juin 1890), avec d'autres documents tirés des archives de Paris et de Saint-Pétersbourg, les lettres d'Alexandre Ier à Napoléon, de 1801 à 1808.