Cependant, avant d'entamer ou de préparer chacune de ces entreprises, il se retourne vers l'Angleterre, propose la paix, s'offre à transiger. L'Angleterre lui répond en poussant contre lui une nouvelle masse d'ennemis. Il triomphe encore; sorti de cette épreuve où il a dû remettre au jeu tous les résultats acquis, peut-il s'arrêter et cesser de vaincre? À l'ennemi abattu, notre rivale en substitue un autre, renouvelle sans cesse nos adversaires et éternise la querelle. Un général ne s'arrête point dans le fort du combat, à l'heure où les troupes sont mêlées, où les manœuvres se croisent, où le terrain reste disputé dans toutes ses parties, et le règne de Napoléon n'est qu'une bataille de douze ans, livrée aux Anglais à travers le monde. Chacune de ses campagnes n'est pas une action distincte et séparée, après laquelle il eût pu poser les bornes de sa domination et fermer l'ère sanglante: ce sont les parties indissolublement unies d'un seul tout, d'une guerre unique, où notre nation finit par tomber aux pieds de l'Europe après l'avoir pénétrée et transformée, où la France a succombé, où l'idée française a vaincu.

Seulement, s'il est du devoir impérieux de l'histoire de n'apprécier que dans leur ensemble cette crise de l'humanité et l'œuvre de l'homme qui y joua le principal rôle, de rendre à l'une et à l'autre leur véritable caractère, cette vue supérieure des choses échappait nécessairement aux princes contemporains. À mesure que la France, démesurément accrue, pesait davantage sur l'Europe, chacun d'eux se sentait plus menacé dans son indépendance, dans sa sécurité, et ceux mêmes qu'un penchant fugitif ou une association momentanée d'intérêts avait rapprochés de Napoléon revenaient vite à préparer contre lui la résistance et la révolte. Avec la Russie, néanmoins, l'alliance se fût prolongée peut-être, si les craintes vagues de cette puissance, moins directement opprimée que les autres, ne se fussent concentrées sur un objet précis, s'il n'y eût eu, dans le contact qui s'établissait entre les deux empires à travers l'Allemagne envahie, un point sensible et douloureux. Ce fut le grand-duché de Varsovie. La campagne de 1809 contre l'Autriche eut pour conséquence l'extension du duché, et ce progrès, faisant craindre à la Russie une complète restauration de la Pologne, la souleva contre un péril moins réel qu'imaginaire.

Cette guerre de 1809, fatale à l'alliance, peut-être Alexandre eût-il pu la prévenir; s'il eût, ainsi que Napoléon l'en conjurait à Erfurt, tenu à l'Autriche un langage sévère, peut-être eût-il arrêté cette puissance prête à pousser contre nous ses armées reconstituées. Plus tard, lorsque la cour de Vienne se fut dévoilée et que les hostilités eurent éclaté, en remplissant son devoir d'allié, en s'associant franchement à la lutte, le Tsar eût pu en modifier les résultats, réserver ses intérêts, intervenir aux négociations de paix avec l'autorité de services rendus à la cause commune. Sa conduite fut faible et sans loyauté. Il n'osa refuser son concours à Napoléon et ne le lui prêta qu'en apparence, rassura sous main l'Autriche en faisant mine de la combattre, retint l'élan de ses armées, et laissa les Polonais paraître seuls à nos côtés sur le champ de bataille déserté par les Russes. Puis, lorsque les soldats de Poniatovski eurent forcé par leurs services la reconnaissance de Napoléon et reçu le prix de leur valeur, il ne sut que se plaindre au lieu de s'expliquer.

Napoléon continuait pourtant de croire à l'utilité, à la nécessité d'un accord au moins apparent avec la Russie: pour reformer le lien qu'il sentait se dénouer, il essaya de bonne foi un double effort, demanda au Tsar la main de l'une de ses sœurs et lui offrit des garanties contre le rétablissement de la Pologne. Les deux négociations qui s'ensuivirent, menées simultanément, marquent la crise suprême de l'alliance. Les hésitations, les exigences d'Alexandre firent manquer l'une et l'autre; il prétendit dicter l'arrêt de mort définitif de la Pologne en termes qui révoltèrent l'orgueil de Napoléon, permit en même temps à sa mère de refuser la main de la grande-duchesse Anne, et laissa le conquérant, déçu, irrité, recevoir des mains de l'Autriche cette fille d'empereur qu'il avait demandée à la Russie. Après avoir provoqué cette évolution, le Tsar en aggrava les conséquences en les préjugeant; il interpréta le mariage autrichien comme un revirement total de la politique napoléonienne, comme la contre-partie de Tilsit, y découvrit une arrière-pensée d'offensive envers la Russie, et renonçant peu à peu aux bénéfices, aux obligations de l'alliance, ne songea plus qu'à se remettre en posture de défense. La responsabilité de la rupture retombe ainsi pour une grande part sur ce monarque. N'oublions pas cependant que l'usurpation commise par Napoléon au détriment des Bourbons d'Espagne, avec la guerre maudite qu'elle provoqua dans la péninsule, ayant porté atteinte à la sécurité de toutes les dynasties légitimes, augmenté en 1808 les terreurs de l'Autriche, fourni à cette puissance le motif et l'occasion d'une nouvelle prise d'armes, avait été la cause première de cette campagne de 1809 qui engendra celle de 1812. L'entreprise d'Espagne se rattache par un lien étroit, facilement saisissable, à tous les événements qui entraînèrent Napoléon à sa perte. C'est le point de départ d'une succession fatale, le premier anneau d'une chaîne ininterrompue, de même que le partage de la Pologne, en faisant redouter continuellement aux Russes une résurrection de leur victime, en les troublant par une crainte obsédante comme un remords, se retrouve à l'origine de tous les mouvements qui jetèrent leur politique hors de ses voies naturelles. Reconnaissons ici cette justice providentielle qui se dégage tôt ou tard des événements, sait rejoindre et frapper les coupables. Si Napoléon et la Russie reprirent une lutte funeste qui ensanglanta le monde, qui mena nos troupes dans Moscou en flammes et plus tard, par un formidable reflux, attira dans Paris les armées du Tsar, qui anéantit la puissance de Napoléon et fit peut-être manquer à la Russie la royauté de l'Orient, ce fut moins l'effet d'une opposition véritable d'intérêts, d'injures réelles et réciproques, que la conséquence indirecte d'abus de pouvoir respectivement commis aux dépens des faibles. En 1812, Napoléon porta la peine d'avoir en 1808 arbitrairement disposé de l'Espagne, et la Russie d'avoir participé un demi-siècle plus tôt au démembrement de la Pologne.

À partir des premiers mois de 1810, l'alliance n'est plus qu'un voile trompeur, recouvrant une hostilité latente. Des deux parts, on s'observe, on s'épie, on se suspecte; sans vouloir la guerre avec une préméditation consciente, on la rend inévitable à force de la prévoir et de s'y préparer. Les deux souverains s'intitulent encore alliés et amis; ils se flattent parfois du regard, se caressent de la parole, mais ce n'est que pour se donner mutuellement le change, prolonger entre eux une fausse sécurité et rassembler à loisir les moyens de se nuire. Cependant, dans la voie des manœuvres hostiles, Alexandre est toujours en avance. C'est lui qui, le premier, borde silencieusement sa frontière d'armées menaçantes, met en jeu contre nous les ressorts de sa diplomatie, cherche partout des ennemis à la France. Seulement, chacune de ces mesures qui présument à tort les intentions de l'Empereur, celui-ci les justifie rétrospectivement, pour ainsi dire, sinon en fait, au moins en apparence, en multipliant ces actes d'arbitraire, ces coups d'État internationaux auxquels il n'a que trop habitué l'Europe: il redouble ainsi les alarmes de la Russie, l'engage à des démarches plus compromettantes et, de son côté, rapproche la rupture. Enfin, cédant à ses terreurs, Alexandre appelle et provoque la crise: par crainte d'une attaque, il veut la prévenir, admet le rôle d'agresseur et croit possible de surprendre Napoléon.

Sur cette intention d'offensive, le doute n'est plus permis: les témoignages abondent, précis, concluants; on les verra se succéder dans leur ordre et leur gradation. Dans l'hiver de 1811, dix-huit mois avant le passage du Niémen par la Grande Armée, Alexandre songe à franchir ce fleuve, à envahir et à transformer le duché de Varsovie, à créer une Pologne russe pour l'opposer à cette Pologne française dont il se croit menacé, à soulever la Prusse, à corrompre l'Autriche, à essayer avant 1812 tout ce qu'il devait réaliser après, à reformer contre la France la ligue européenne.

Sur le point de tenter ce coup d'audace, il se trouble et s'arrête. Les Polonais, dont il a espéré changer le cœur et surprendre la fidélité, refusent de le comprendre et de le suivre; puis, si l'armée française qui garde l'Allemagne est encore inférieure aux forces dont il dispose, si le meilleur de nos troupes combat et meurt en Espagne, le prestige de Napoléon reste intact, et le nom seul du grand capitaine immobilise la Russie prête à déborder de ses frontières. Par une détermination qui devait être le salut de son empire, Alexandre renonce à l'offensive, conçoit l'idée d'une guerre où la Russie combattra chez elle, repliée sur elle-même, réfugiée dans ses déserts, et se décide à attendre une attaque que son attitude rend inévitable. En effet, par cela seul que la Russie s'est levée en armes et tend vers nous la pointe de son épée, elle paralyse Napoléon et l'empêche de finir son œuvre. Le Nord hostile, c'est la soumission de l'Espagne entravée, c'est un débouché rouvert aux produits de la Grande-Bretagne, c'est notre rivale défaillante reprenant courage, c'est la crise où s'épuisent la France et l'Europe indéfiniment prolongée. Napoléon subit l'inexorable loi qui le condamne à briser tout ce qui n'est pas sujet ou allié: n'ayant pu vaincre les Anglais avec l'aide de la Russie, il est conduit à les frapper à travers cet empire: entre Napoléon et Alexandre, il n'est plus de milieu entre l'alliance et la guerre.

Avant de décider la guerre, Napoléon hésite une dernière fois. Au printemps de 1811, il se consulte, s'interroge, cherche un moyen de transaction et ne le trouve pas. Pour éviter la rupture, il faudrait rappeler nos troupes en deçà de la Vistule, de l'Oder et de l'Elbe, retirer notre bras étendu jusqu'à Dantzig et Varsovie. Mais sacrifier la Pologne, c'est remettre la Russie hostile en contact avec l'Allemagne frémissante, c'est rendre au Tsar la facilité et la tentation d'exécuter les desseins offensifs que Napoléon a pénétrés et connus; reculer d'un pas, c'est s'exposer à tout perdre. Napoléon constate l'impossibilité de s'entendre; à partir de l'été de 1811, il se résout à la guerre, la fixe à l'année suivante, et juge qu'elle s'imposera alors à lui comme une nécessité inéluctable, à moins que l'immensité de ses préparatifs n'amène la Russie à se rendre avant le combat et à recevoir la loi. S'il ne cherche plus à négocier une transaction, il ne rejette pas l'espoir d'imposer à l'adversaire une capitulation anticipée, en dressant à ses yeux un terrifiant appareil. Et alors, c'est ce déploiement de forces devant lequel l'imagination s'étonne, c'est vingt peuples contribuant à former notre armée, c'est le Midi se conjurant contre le Nord, et le cours des grandes invasions remontant vers sa source. Cependant, le péril grandissant n'émeut plus Alexandre, l'âme du jeune empereur s'est affermie dans les épreuves; le génie de son peuple, fait de résignation et de patience, d'orgueil national et de courageuse ténacité, se retrouve en lui tout entier et l'élève à hauteur du rôle auquel son destin l'entraîne. Loin de s'humilier, il prononce plus fièrement ses exigences; la guerre s'engage alors, et les destins s'accomplissent. Napoléon avait cru que son entreprise devait réussir parce qu'elle résultait logiquement de son système, parce qu'il l'avait fortement conçue et préparée, parce que ses moyens étaient innombrables et son génie sans bornes. Dans son arrangement de l'avenir, il avait tout calculé, tout prévu, sauf ce qui échappe aux appréciations humaines, à savoir, la force de résistance que puise en elle-même l'âme croyante d'un grand peuple. Il avait pensé qu'il lui suffirait de vaincre la Russie pour la soumettre; il la vainquit en effet, mais la trouva plus forte après ses revers, inexorable, opiniâtre, sacrifiant ses foyers pour sauver la patrie, attendant sans défaillance que la nature vînt la secourir et la venger; en se flattant de l'atteindre et de la courber comme il avait fait fléchir sous le joug tant de gouvernements et de peuples, le conquérant présuma trop de ses forces, de sa fortune, poursuivit l'inaccessible et rencontra l'abîme.


Dans le récit de ces tragiques événements, l'histoire manquerait à son caractère si elle ne se dégageait des tendances et des sympathies présentes, quelque légitimes qu'elles soient: elle manquerait à son but, si elle ne cherchait dans le passé des avis et des leçons. Entre la France et la Russie, l'éloignement matériel est la raison et la condition de l'entente. La politique de conquêtes à deux, inaugurée à Tilsit, glorifiée à Erfurt, en supprimant les masses intermédiaires, en rapprochant les deux empires, devait inévitablement les constituer rivaux et aboutissait à créer entre eux une cause primordiale de mésintelligence. «Le monde est assez grand pour nous», disait Napoléon à Alexandre. Il se trompait, car il est du propre des ambitions déchaînées de se chercher et de se combattre, dussent-elles, pour se trouver un champ clos, se donner rendez-vous des extrémités de l'univers. Si le système d'envahissements respectifs, suggéré par Napoléon à Alexandre, fut imposé à l'empereur des Français par les circonstances, il n'en demeure pas moins condamné par ses résultats. Un avenir plus normal, plus fécond, semble s'ouvrir aujourd'hui aux destinées des deux peuples, telles que les ont associées le parallélisme des intérêts et la rencontre des sympathies. En s'unissant dans une politique de sagesse et de fermeté prudente, elles pourront assurer l'indépendance du continent, après avoir vainement cherché à s'en partager l'empire, et il paraît réservé à ces deux pôles de l'Europe d'exercer sur elle une influence modératrice, d'en tenir ou d'en replacer les éléments divers dans un juste équilibre.