Après l'expédition des deux lettres impériales accompagnant la note Roumiantsof, Caulaincourt ne se contenta point d'adresser à Napoléon le volumineux rapport ou plutôt le procès-verbal de ses conférences: il voulut, dans une lettre particulière à l'Empereur, résumer l'impression qui se dégageait pour lui de ce débat sans précédent et de «la grande épreuve [381]» à laquelle son maître l'avait soumis. Il le fit avec sa loyauté de serviteur sans reproche. Ce qui l'a frappé tout d'abord,--et il croit de son devoir d'y insister,--c'est que la cour de Russie, malgré l'offre du partage et la joie débordante qu'elle en a ressentie, continue à se méfier; caresses, présents, promesses, elle accueille tout avec satisfaction, avec reconnaissance, mais se tient néanmoins sur ses gardes, depuis qu'elle a cru surprendre dans nos projets sur la Silésie le secret de la politique napoléonienne, la pensée occulte et perfide de reconstruire une Pologne avec les débris de la Prusse. Ainsi s'explique sa persistance à réclamer une garantie au sujet de la Silésie; si l'Orient lui-même, contrairement aux espérances de Napoléon, n'a pu la distraire tout à fait de la question prussienne, c'est que celle-ci se confond plus que jamais à ses yeux avec la question de Pologne.

[Note 381: ][ (retour) ] Lettre de Caulaincourt du 16 mars 1808.

Caulaincourt persiste néanmoins à croire le Tsar personnellement attaché à l'Empereur et disposé à la confiance: il abjurerait promptement ses soupçons, si son ministre ne les renouvelait sans cesse, et s'il ne subissait, d'autre part, quoi qu'il en dise, l'influence de la cour et de la société. Pour le tranquilliser, il y aurait un moyen radical, ce serait d'évacuer la Prusse et surtout le grand-duché: l'ambassadeur n'ose recommander pareil sacrifice, mais supplie qu'on évite désormais toute allusion à un remaniement de territoires, qu'on réprime les manifestations intempestives des Polonais, que l'on s'abstienne de toute mesure qui puisse, suivant l'expression caractéristique d'Alexandre, «faire revivre les morts et donner à penser qu'on veut les ressusciter tout à fait [382]». Grâce à cette prudence, il ne sera peut-être pas impossible d'assoupir les craintes de la Russie, de les dissiper à la fin, et ce résultat simplifierait grandement notre tâche à Pétersbourg. «Dans six mois, l'ambassade sera un canonicat, écrit familièrement Caulaincourt, s'il n'est plus question de la Silésie et que l'on s'entende sur le partage de l'empire ottoman [383]», mais il juge la seconde condition non moins indispensable que la première, et se trouve ainsi amené à exprimer franchement son opinion sur les moyens de la remplir.

[Note 382: ][ (retour) ] Rapport n° 24.

[Note 383: ][ (retour) ] Lettre de Caulaincourt du 2 avril 1808.

Sa conviction est qu'Alexandre ne cédera jamais sur Constantinople ni sur les Dardanelles: ce double point réglé à sa satisfaction, tout deviendra facile. La Russie n'est pas au bout de ses concessions, en ce qui concerne son concours à nos propres mouvements; maîtresse de Constantinople et de ses dépendances géographiques, elle ira avec nous non seulement aux Indes, mais en Syrie, en Égypte, partout où nous jugerons utile d'employer ses flottes et d'entraîner ses armées. De plus, elle laissera l'Empereur maître à son gré d'organiser le midi et le centre de l'Europe; ne réservant que les affaires du Nord, elle lui abandonnera la direction de toutes les autres, ne troublera point ses gigantesques opérations, abdiquera toute jalousie, et consentira que le partage de l'Orient devienne en fait le partage du monde: «Que Votre Majesté, conclut l'ambassadeur dans sa lettre à Napoléon, réunisse l'Italie à la France, peut-être même l'Espagne, qu'elle change les dynasties, fonde des royaumes, qu'elle exige la coopération de la flotte de la mer Noire et d'une armée de terre pour conquérir l'Égypte, qu'elle demande les garanties qu'elle voudra, qu'elle fasse avec l'Autriche les échanges qui lui conviendront, en un mot, que le monde change de place, si la Russie obtient Constantinople et les Dardanelles, on pourra, je crois, lui faire tout envisager sans inquiétude [384]

[Note 384: ][ (retour) ] Lettre du 16 mars 1808.

CHAPITRE IX

PREMIER AJOURNEMENT