Dans le projet russe, tout se précise, tout s'accentue; à le lire, il devient possible de dresser la carte de l'Orient franco-russe, telle que la rêvaient Alexandre et Roumiantsof. La nouvelle frontière de l'empire, enveloppant les Principautés, suit d'abord le contour des Carpathes jusqu'au Danube; elle franchit ensuite ce fleuve, s'appuie quelque temps à la Serbie, puis s'infléchit au sud-est pour rejoindre le cours de la Maritza, l'ancien Hémus, qu'elle longe jusqu'à la mer. Se détournant alors franchement vers l'est, elle borde l'Archipel jusqu'aux Dardanelles, se continue sur la rive européenne de ce détroit, laissant la rive asiatique aux Turcs, contourne la Propontide, et, après avoir englobé Constantinople avec un rayon de quelques lieues en Asie, vient aboutir à la mer Noire. La part de l'Autriche se juxtapose à celle de la Russie depuis le Danube jusqu'à l'Archipel, son tracé se modelant à l'est sur la nouvelle frontière moscovite. Au couchant, toute liberté est laissée à la France pour délimiter ses possessions et celles de l'Autriche en Croatie, Bosnie, Serbie et Macédoine, à condition de respecter le principe de la non-contiguïté des empires français et russe; il demeure spécifié d'ailleurs, non seulement que Salonique nous appartiendra, mais que l'Autriche devra nous garantir cette importante acquisition. La France obtient en totalité l'Albanie, l'Épire, la Thessalie, la Grèce propre, le Péloponèse, les Îles; au delà des mers, elle se prolonge en Égypte, en Syrie, sur le rebord occidental de l'Asie Mineure, et le mémoire énumère complaisamment toutes les facilités que la Russie nous offre pour nous approprier ces régions: libre usage de sa flotte méditerranéenne, route militaire coupant les Dardanelles, garantie des échelles d'Anatolie, enfin, dernière concession du Tsar, coopération d'une armée de terre à la conquête de ces riches comptoirs. D'autre part, la Russie refuse Trébizonde et renonce d'avance à tout prélèvement sur les conquêtes qui pourront être faites en commun dans les Indes: elle traversera l'Asie à notre intention, sans y rien prétendre pour elle-même; au lieu de disperser ses ambitions, elle les concentre sur l'empire nouveau qu'elle aspire à se créer en Europe et dont Byzance sera capitale.

La dernière partie du mémoire se rapportait à un point essentiel et délicat: plus qu'aucune exigence territoriale, elle devait déplaire à Napoléon. On a vu que le plan de l'Empereur repoussait tout engagement préalable à l'entrevue. Jusque-là, il fallait que tout restât vague, indéterminé, flottant, quant aux conditions du partage, afin que Napoléon, se rencontrant avec Alexandre sans avoir enchaîné à l'avance aucune de ses décisions, pût reprendre, s'il y avait lieu, la question tout entière, la traiter et la résoudre suivant ses libres inspirations. Malheureusement, il semblait que l'on eût à Pétersbourg deviné ce calcul et voulu le déjouer: on acceptait l'entrevue, mais on y mettait une condition, c'était que Napoléon adhérerait tout d'abord aux principes énoncés par la Russie et admettrait dans ses traits principaux, sinon dans ses détails, le projet de partage formulé: la note de Roumiantsof posait expressément cette réserve. On eût dit que le Tsar eût voulu se prémunir contre ses propres faiblesses et ne plus se livrer sans défense aux séductions du génie.

Au reste, ce prince et son conseiller affectaient la plus entière confiance dans les intentions de l'Empereur: il serait plus juste que son envoyé n'était traitable, disaient-ils à Caulaincourt sur un ton d'amical reproche, et ils lui répétaient: «Vous perdrez votre procès [377].» Alexandre crut néanmoins nécessaire de tenter une démarche personnelle auprès de Napoléon. Il devait une réponse à la lettre du 2 février: il la rédigea de manière à en faire la ratification expresse et pressante du mémoire ministériel. Il s'y exprime avec émotion, accentue la note affectueuse et tendre, mais, au milieu des assurances de son dévouement et de sa gratitude, sait par deux fois glisser une allusion aux préliminaires indispensables de l'entrevue. Sa lettre ne laisse d'ailleurs aucun doute sur sa volonté réfléchie d'applaudir et de participer au bouleversement du monde, pourvu qu'on lui abandonne l'objet principal de son ambition, et d'aller chercher jusqu'aux Indes les clefs de Constantinople. Répondant à l'Empereur point par point, il cherche à élever sa pensée au niveau des conceptions colossales de son allié, sans atteindre à une égale splendeur de langage.

[Note 377: ][ (retour) ] Rapport n° 25.

«Monsieur mon frère, dit-il, la lettre de Votre Majesté du 2 février m'a replacé au temps de Tilsit, dont le souvenir me restera toujours si cher. En la lisant, je croyais me retrouver à ces heures que nous passions ensemble et ne puis assez lui en exprimer tout le plaisir qu'elle m'a causé. Les vues de Votre Majesté me paraissent aussi grandes que justes. Il était réservé à un génie aussi supérieur que le sien de concevoir ce plan si vaste. C'est ce même génie qui en guidera l'exécution. J'ai exprimé avec franchise et sans réserve au général Caulaincourt les intérêts de mon empire, et il est chargé de présenter à Votre Majesté mes idées. Elles ont été discutées à fond entre lui et Roumiantsof, et, si Votre Majesté y adhère, je lui offre une armée pour l'expédition des Indes, une autre pour l'aider à s'emparer des Échelles situées dans l'Asie Mineure. De même, j'écris aux différents commandants de ma flotte d'être entièrement aux ordres de Votre Majesté. J'espère qu'elle reconnaîtra dans toute ma conduite le désir constant de lui prouver toute l'étendue des sentiments que je lui ai voués, de même que celui de resserrer de plus en plus les liens qui nous unissent et qui doivent influer sur les destins du monde. Si les idées que je propose à Votre Majesté sont d'accord avec les siennes, je suis prêt à me rendre à l'entrevue qu'elle désire avoir avec moi. Je m'en fais une fête d'avance, et il ne me faut que quinze jours pour arriver à Erfurt, lieu qui me semble le plus propre pour nous réunir. Le général Caulaincourt est chargé d'expliquer à Votre Majesté les raisons qui me le font préférer. J'envisage ce moment comme un des plus beaux de ma vie. La conquête de la Finlande n'a pas été difficile. Mes armées occupent déjà les points les plus importants et marchent sur Abo, tandis qu'on bombarde Sweaborg. Je compte que dans peu tout sera fini de ce côté, et le moment où l'Angleterre doit fléchir, grâce à toutes les mesures réunies que prend Votre Majesté, ne me paraît plus éloigné [378]

[Note 378: ][ (retour) ] Archives des affaires étrangères, Russie, supplément 17. Nous avons publié cette lettre, ainsi que la suivante, dans la Revue de la France moderne, 1er juin 1890.

À cette lettre s'en joignit une autre, d'un caractère tout intime; elle renchérissait encore sur les protestations passionnées de la première. Alexandre avait voulu répondre d'une manière digne de lui aux prévenances réitérées de son allié; depuis quelques jours, tout Pétersbourg admirait, exposés dans l'une des salles du Palais d'hiver, les produits les plus caractéristiques de l'Asie russe: c'étaient des marbres rares, des colonnes de porphyre, d'un grain et d'un poli admirables, des vases massifs de malachite, extraits à grands frais des carrières de Sibérie; ces objets devaient former les présents d'Alexandre à Napoléon. «Monsieur mon frère, disait le Tsar dans sa seconde lettre, je ne puis assez remercier Votre Majesté des différents envois qu'elle a bien voulu me faire, nommément d'armes magnifiques, d'un charmant tableau peint sur porcelaine avec deux vases de même et, en dernier lieu, du superbe ouvrage de l'Institut du Caire [379]. Elle n'oblige pas un ingrat. J'ose aussi offrir à Votre Majesté quelques productions de mon pays. Ce ne sont que des blocs de pierre, mais susceptibles d'être embellis par le goût avec lequel on travaille à Paris. Qu'elle veuille les accepter comme un souvenir de quelqu'un qui fait profession de lui être sincèrement attaché.»

[Note 379: ][ (retour) ] Envoyé par Napoléon avec la lettre du 2 février.

Napoléon voulut que les marbres de Russie, sertis de bronze et d'or, transformés en meubles précieux, servissent à décorer l'une des salles du grand Trianon [380]. On les retrouve aujourd'hui dans le palais désert, où ils perpétuent le souvenir d'une amitié qui s'était proclamée indestructible comme eux, et qui, après s'être promis de renouveler les destins du monde, n'a laissé d'elle à la France que ce seul témoignage.

[Note 380: ][ (retour) ] À la cour, à la ville, écrit Thibaudeau, la malachite devint à la mode. On exécuta à la manufacture impériale de Sèvres des bustes en porcelaine de l'empereur Alexandre. On les mit en vente et les bons courtisans s'en pourvurent.» IV, 40.