L'empereur.--Sans l'Asie, vous avez encore le plus beau lot à cause de votre marine.

L'ambassadeur.--Votre Majesté nous offre une route militaire pour aller aux échelles du Levant; mais d'où partent ces Échelles? Des Dardanelles d'Asie probablement; sans cela, quelle sûreté pour cette route? Puis, elle nous porte réellement en compte ce qu'elle nous offre en Asie pour ce qu'elle prend en Europe; passe encore si elle nous offrait de nous aider à en faire la conquête indépendamment de l'expédition des Indes; de cette manière cela acquerrait peut-être quelque prix!

L'empereur.--Prenez en Asie tout ce que vous voudrez, excepté ce qui touche aux Dardanelles: cela ôterait tout le prix à ce que vous nous donneriez. Quant à cette coopération pour la conquête des Échelles, je l'avais toujours refusée; je n'avais promis que ma garantie; mais je ne veux pas vous refuser ce soir tout ce que vous me demandez. Si les bases que j'ai proposées sont adoptées, que le grand partage ait lieu et que je sois par conséquent aux Dardanelles et à Constantinople, je coopérerai avec vous à cette conquête, mais non compris la Syrie et l'Égypte.

L'ambassadeur.--Votre Majesté y met sûrement une obligeance qui me pénètre de reconnaissance; mais j'ai l'honneur de lui observer que je ne fais que causer sur l'Asie pour faciliter les moyens de s'entendre; j'ignore les intentions de l'Empereur. Je ne puis ni accepter, ni refuser, ni donner. Je n'ai d'autre mission que de présenter les moyens de s'entendre et de raisonner dans ce sens. Si j'ai donc dit trop ou trop peu dans toute la négociation, je prie Votre Majesté d'en rejeter le blâme sur moi, car l'Empereur ne m'a donné aucune autre instruction que celles qui sont dans la lettre qu'elle a reçue de lui.

L'empereur.--Vous faites votre devoir en cherchant à rendre votre lot le meilleur possible, c'est tout simple. Mais l'Empereur appréciera mes raisons; j'espère beaucoup puisque voilà une occasion de faire pour moi ce que son amitié m'a toujours promis [375]

[Note 375: ][ (retour) ] Rapport n° 24, 12 mars 1808.

Après des déclarations aussi fermes, il était difficile d'admettre que la Russie n'eût point dit son dernier mot par la bouche de son souverain. Notre ambassadeur, se rappelant alors que sa mission se bornait à pénétrer les vues de la cour copartageante, en s'efforçant de les ramener à leur expression la plus modérée, jugea inutile de prolonger le débat et crut l'heure venue de transmettre à Napoléon les résultats de son travail. Il pria Roumiantsof de rédiger son projet sous une forme plus détaillée, en ayant soin de spécifier les objections et réserves qui s'étaient produites de notre part; il en résulta une note entièrement écrite de la main du ministre, où l'on voyait apparaître dans leur ensemble, en parallèle et en opposition, avec leurs différences caractéristiques dans le fond et la forme, les deux plans de partage, l'un français, l'autre russe, qui s'étaient développés au cours des conférences [376].

[Note 376: ][ (retour) ] La note de Roumiantsof a été publiée par Thiers, VIII, 449-456.

Le projet français n'est qu'une esquisse tracée par son auteur d'une main timide, d'après des instructions sommaires, et réservant sur tous les points l'approbation du maître. On y voit pourtant la France, s'élançant de l'Adriatique et de la mer Ionienne, dévorer toute la partie occidentale de la péninsule jusques et y compris Salonique; la Russie, partant de sa frontière actuelle, s'approprie d'abord la Bessarabie, la Moldavie et la Valachie; elle franchit ensuite le Danube, s'étend sur la Bulgarie, l'Autriche suivant une marche parallèle en Serbie et en Macédoine. Pour Constantinople, les Dardanelles, la côte septentrionale de la mer Égée, le projet laisse le choix entre deux solutions: d'après la première, Constantinople, avec les Dardanelles et un territoire à fixer, est érigée en principauté autonome; l'Autriche s'empare des parties maritimes de la Macédoine, à l'exclusion de Salonique. Dans la seconde hypothèse, la partie russe va se rétrécissant depuis les Balkans jusqu'au Bosphore, et la ville de Constantinople en forme l'extrême pointe; la partie française, dépassant Salonique, s'allonge sur la rive de l'Archipel jusqu'aux Dardanelles, englobe cette position et vient affleurer la Propontide. L'Autriche est écartée de la mer, mais regagne en épaisseur ce qu'elle perd en longueur; établie en Serbie, elle déborde sur les provinces environnantes, Croatie turque, Bosnie, haute Macédoine; confinée dans l'intérieur des terres, elle y reçoit une position mieux assurée.

Hors d'Europe, la France prend acte de l'offre qui lui est faite de l'Égypte, de la Syrie, des échelles d'Anatolie, du secours qu'on lui propose pour acquérir et conserver ces régions; elle accepte dès à présent la mise à sa disposition de la flotte moscovite. Par contre, la Russie pourra prendre en Asie, vers Trébizonde, une compensation soit à l'abandon de Constantinople, si elle se détermine à y renoncer, soit à l'établissement de la France aux rives de l'Hellespont.