Cependant cette tactique nouvelle, que Caulaincourt avouait franchement dans ses rapports et dont il commençait à recueillir les fruits, ne fut nullement approuvée de l'Empereur. Celui-ci jugeait les conseils donnés au Tsar peu compatibles avec le rôle d'ambassadeur et témoignant d'une sollicitude trop marquée pour des intérêts étrangers: «Souvenez-vous, écrivit-il durement à son envoyé, de rester Français [423]

[Note 421: ][ (retour) ] Voy. Lefebvre, III, 362.

[Note 422: ][ (retour) ] Caulaincourt à l'Empereur, 22 mai 1808.

[Note 423: ][ (retour) ] Id.

Cette parole, qui frappa Caulaincourt au coeur, provoqua en lui une noble révolte; il la releva avec une hardiesse respectueuse et refusa d'accepter un reproche contre lequel protestait toute sa vie: «J'ose croire, répondit-il, que Votre Majesté a l'opinion de moi que j'ai fait mes preuves. Si elle avait daigné penser que sa plume est le burin de l'histoire, peut-être n'aurait-elle pas abreuvé d'une telle amertume un serviteur dont elle a éprouvé la fidélité et le dévouement.» Il justifiait en même temps sa conduite par les résultats qu'elle avait produits: «Ces détails, auxquels Votre Majesté a trouvé le ton de conseils, m'ont plus servi que tout autre moyen pour gagner la confiance de ce souverain et faire diversion aux embarras du moment... Montrer sur certaines choses du zèle pour son service, c'est toucher ce prince au coeur. Il me sait trop attaché à Votre Majesté pour ne pas attribuer un avis qui lui paraît utile à l'intérêt qu'elle lui porte. L'empereur n'a montré à personne les mémoires ou réflexions que je lui ai remis; je sais cependant qu'il a donné des ordres sur tout. Je serai, Sire, plus circonspect à l'avenir. Si je l'ai été moins, c'est qu'il fallait capter tout à fait la confiance de ce prince, me rendre même un peu nécessaire pour ne rien perdre dans un moment où tout le monde l'éloignait plus ou moins de moi..... Quant aux embarras de ma position, Votre Majesté les connaît mieux que moi; je me borne donc à l'assurer qu'elle ne tousse pas qu'on ne l'entende ici, et qu'une partie de la société est trop l'écho de tout le mal qui se pense et se dit en Europe contre la France, pour qu'on ne doive pas être toujours en garde contre elle et occupé à déjouer ses menées. La bienveillance de l'empereur pour moi dans ces derniers temps et sa fermeté ont plus découragé l'opposition que tout ce qui s'était passé avant. Peut-être méritais-je, sous ce rapport, que Votre Majesté ne me soupçonnât pas d'avoir douté de sa confiance et de ses bontés; on veut m'accabler, Sire, mais Votre Majesté me rend justice au fond de son coeur [424]

[Note 424: ][ (retour) ] Caulaincourt à l'Empereur, 22 mai 1808.

En préjugeant de la sorte les sentiments intimes de l'Empereur, Caulaincourt ne s'abusait point. Suivant une pratique qui lui était familière, Napoléon avait laissé volontairement son expression dépasser sa pensée, afin d'impressionner plus fortement l'agent auquel il s'adressait: en fait, il n'avait jamais cessé d'apprécier à leur juste valeur les nobles qualités de M. de Caulaincourt, son zèle à toute épreuve, et, dans l'instant qu'il le reprenait avec une sévérité cruelle, il récompensait son dévouement en le créant duc de Vicence [425]. Seulement, ombrageux à l'excès, il n'admettait pas que l'un de ses officiers se mît en contact trop intime avec un souverain étranger; surtout, il n'entendait point que Caulaincourt, par ses avis, fît l'éducation militaire des Russes et développât en eux des facultés qu'ils pourraient un jour utiliser contre nous.

[Note 425: ][ (retour) ] Informé de cette faveur avant M. de Caulaincourt lui- même, le Tsar prit plaisir à la lui annoncer: «C'est l'empereur Alexandre, lui dit-il, qui vous aura appelé le premier Monsieur le duc de Vicence.» Rapport du 20 avril 1808.

Au reste, il ne renonçait nullement à employer lui-même vis-à-vis d'Alexandre ces moyens d'influence directe et de sentiment qu'il interdisait à son envoyé. S'il craignait que d'autres ne fussent pas les plus forts à ce jeu dangereux et ne se laissassent prendre au charme de l'aimable monarque, en croyant le captiver, il se sentait assez sûr de lui-même pour n'avoir pas à craindre de tels entraînements; il savait que ni caresses ni prévenances ne sauraient le faire dévier d'un pas des voies inflexibles et mystérieuses par lesquelles il menait sa politique. Comptant reprendre à Erfurt l'oeuvre de séduction tentée à Tilsit, il la préparait en maintenant ses rapports avec son allié sur un pied d'amicale et confiante familiarité.

Quelle que fût la circonstance, il s'attachait à prouver au Tsar qu'il l'aimait pour lui-même, en dehors de toute préoccupation politique. Il témoignait de s'associer à ses émotions, à ses chagrins: apprenant qu'Alexandre venait d'éprouver une grande douleur par la perte de son unique enfant, la jeune grande-duchesse Élisabeth, il lui écrivait ces lignes: «Je partage toute la peine de Votre Majesté. Je sens combien son coeur a dû être affecté de la perte qu'elle vient de faire. Veut-elle me permettre de lui réitérer l'assurance qu'elle a bien loin d'elle un ami qui sent toutes ses peines et qui prend part à tout ce qui peut lui arriver d'avantageux [426]?» Dans d'autres lettres, il se montrait impatient de la rencontre projetée: «Je désire fort, disait-il, le moment de revoir Votre Majesté et de lui dire de vive voix tout ce qu'elle m'inspire [427].» Même, s'il évitait momentanément toute allusion au partage, craignant qu'on ne lui opposât quelque parole compromettante quand viendrait l'instant d'entamer le suprême débat, il se prêtait, sur toutes autres matières, à entrer dans de fréquentes, intimes et cordiales explications.