[Note 426: ][ (retour) ] Tatistcheff, Nouvelle Revue du 15 juin 1890.

[Note 427: ][ (retour) ] Corresp., 13792.

Ce soin devient surtout sensible à mesure que les affaires d'Espagne approchent de leur crise. Arrêté à mi-chemin entre Paris et Madrid, établi à Bayonne, Napoléon y attendait Charles IV et Ferdinand VII, qui s'étaient laissé attirer à ce rendez-vous. Successivement le jeune prince, puis le vieux roi et la reine arrivent et viennent s'abandonner à Napoléon en le prenant pour juge: le dénouement se prépare, la «tragédie est à son cinquième acte [428]». En ce moment décisif, Napoléon n'oublie pas la Russie; son attention se reporte périodiquement sur elle, et plus que jamais il sent le besoin de garder le contact avec Alexandre. Il tient à lui expliquer les motifs de sa conduite envers l'Espagne, à lui présenter sous un jour favorable les opérations destinées à mettre ce royaume entre ses mains; il veut l'habituer peu à peu à l'idée d'une audacieuse prise de possession. Tantôt, c'est au Tsar lui-même qu'il s'adresse; tantôt, par de courts billets à Caulaincourt, il fait la leçon à l'ambassadeur, fournit les explications à donner, les termes mêmes à employer; nous avons ainsi le bulletin des événements de Bayonne rédigé par Napoléon lui-même et le commentaire dont il les accompagne au fur et à mesure de leur développement [429].

[Note 428: ][ (retour) ] Id., 13778.

[Note 429: ][ (retour) ] Ainsi que nous l'avons déjà fait remarquer, nous ne possédons pas le texte original des lettres de l'Empereur à Caulaincourt, mais l'ambassadeur en répétait les termes mêmes dans ses conversations avec Alexandre, qui sont reproduites dans ses rapports.

Le 29 avril, écrivant à Alexandre, il se borne à lui annoncer la présence à Bayonne du couple royal et du prince des Asturies: il parle de leurs différends et, sur un ton presque débonnaire, se plaint du tracas que lui causent ces déplaisants conflits, sans paraître y attacher trop d'importance: «Cette querelle de famille, dit-il, et les symptômes de révolution qui s'annoncent en Espagne, me donnent quelque embarras, mais je serai bientôt libre pour concerter la grande affaire avec Votre Majesté [430].» Cependant l'action s'engage, le père et le fils sont en présence; Napoléon les oppose l'un à l'autre, les confond l'un par l'autre, les terrifie également, afin de les jeter tous deux à ses pieds humiliés, prosternés, anéantis, prêts à livrer leurs droits en échange d'un asile. C'est à ce dénouement qu'il importe de préparer Alexandre, en discréditant de plus en plus à ses yeux les Bourbons d'Espagne, en démontrant l'impossibilité de les faire régner; Caulaincourt est chargé de tenir le langage suivant: «Le fils récrimine contre le père, le père contre le fils: cela n'avance pas les affaires. Il sera bien difficile de les mettre d'accord. Le fils heurte les principes et la morale, le père la nation. L'un ou l'autre calmera difficilement l'effervescence et pourra en imposer à toutes les passions que ces événements ont déchaînées. Au reste, l'Empereur regrette toujours beaucoup que l'entrevue n'ait pas eu lieu comme il l'avait proposé: il aimerait mieux être à Erfurt qu'à Bayonne [431]

[Note 430: ][ (retour) ] Corresp., 13792.

[Note 431: ][ (retour) ] Rapport de Caulaincourt du 29 mai.

Bientôt l'événement préparé se produit; la révolte de Madrid, survenue le 2 mai, vient le précipiter. Ferdinand VII, épouvanté de l'acte accompli en son nom, chargé des imprécations paternelles, renonce à tous ses droits; le pouvoir retourne nominalement au vieux roi, qui se hâte de le repousser: la couronne d'Espagne est à terre; Napoléon s'en saisit et va en disposer. Pour se justifier auprès d'Alexandre, son procédé consiste toujours à se montrer mené, entraîné par les circonstances, sans qu'il ait prémédité son usurpation. «Le père, dit Caulaincourt par ordre, ayant déshonoré le fils et le fils déconsidéré le père, il était impossible que ni l'un ni l'autre en imposât à une nation fière et ardente, parmi laquelle se développaient tous les germes d'une révolution. Le plus pressé était donc de sauver ce pays et ses colonies. Votre Majesté avouera qu'il n'y avait pas d'autre moyen. Quant au retour de l'Empereur, ce dénouement imprévu pourra peut-être, comme le pense Votre Majesté, le retarder un peu [432].» Quelques jours s'écoulent encore: Napoléon se dévoile tout à fait et annonce qu'il réserve à son frère Joseph la royauté d'Espagne. Il fait dire aussitôt à Pétersbourg «que le changement de dynastie ne donnait que plus d'indépendance au pays, que l'Empereur ne gardait rien pour lui, que la France ne trouverait d'autre avantage que plus de sécurité, en cas de guerre, dans le gouvernement d'un prince de sa dynastie que dans celle des Bourbons», et il insiste à nouveau sur la nécessité où il s'est trouvé «d'arracher l'Espagne à l'anarchie [433]». Enfin, lorsque Joseph est proclamé, il reprend sa correspondance avec Alexandre et lui écrit une lettre assez longue, presque embarrassée, dans laquelle il raisonne, se disculpe, prévoit les objections, cherche à les détruire, emploie un ton de discussion qui ne lui est pas habituel; sa lettre est moins une apologie qu'un plaidoyer.

[Note 432: ][ (retour) ] Rapports envoyés avec la lettre du 17 juin.