L'ambassadeur.--Trente courriers ne tireront pas au clair ce qui se fera dans trois jours d'entrevue, et l'on ne finirait pas en deux ans ce qui se fera en dix jours. Il y a tant de choses scabreuses dans cette grande affaire, que des souverains seuls peuvent s'entendre. Le comte Roumiantsof a les bras un peu longs.
L'empereur.--J'ai désiré l'entrevue. C'est une preuve de l'amitié de l'Empereur à laquelle j'ai été fort sensible.
L'ambassadeur.--Cette proposition prouvait à Votre Majesté toute la confiance qu'il met en elle. La manière d'y répondre, si Votre Majesté me permet de le lui dire, c'est d'accepter l'entrevue sans conditions. Les intérêts de la Russie se trouvent plus liés à cette affaire que ceux de la France. En témoignant à l'empereur Napoléon autant de confiance qu'il en place en elle, Votre Majesté ne fait que répondre à la sienne. C'est Votre Majesté qui désire ce partage: l'empereur Napoléon y consent pour lui être agréable. Il ne peut donc sacrifier dans cette circonstance tous les intérêts de la France et ceux de son ancien allié. Dans une affaire de cette importance, les discussions diplomatiques arrêtent plus qu'elles n'avancent.
L'empereur.--Je crois cela; pour mon compte, j'ai toujours pensé ainsi. Au reste, j'ai toute confiance; je veux trop tout ce qui peut être avantageux à l'empereur Napoléon pour qu'il ne pense pas de même à mon égard, et je le lui ai prouvé. Comment voudriez-vous arranger cela? Parlez-moi franchement.
L'ambassadeur.--Accepter l'entrevue sans conditions, Sire.
L'empereur.--Avec plaisir, mais quand [444]?»
Cette question ne laissa pas que d'embarrasser M. de Caulaincourt. Il ignorait si son maître assignait dès à présent une date à l'entrevue. À tout hasard, il parla du mois de juin. Alexandre le mit à l'aise en trouvant l'époque trop rapprochée, en refusant de quitter Pétersbourg pendant la saison la plus propice aux hostilités: c'était le moment où l'on aurait à craindre un retour offensif des Suédois, peut-être à repousser une tentative des Anglais, concordant avec un assaut suprême des mécontents; pour quitter son poste, un souverain doit-il choisir l'heure du péril? Suivant Alexandre, le mieux était, puisqu'on avait laissé passer l'hiver sans donner suite au projet, d'attendre jusqu'à la fin de l'été, au moins jusqu'en août. Cette époque admise, l'ambassadeur de France serait autorisé à fixer avec le Tsar la date précise de la rencontre, Napoléon s'engageant de son côté à se mettre en route dès qu'il aurait reçu l'avis du départ de son allié. Ce vœu fut immédiatement consigné dans une note expédiée à Bayonne, et qui débutait par cette phrase: «L'empereur Alexandre accepte l'entrevue sans conditions préalables [445].»
[Note 444: ][ (retour) ] Rapport du 21 mai 1808.
[Note 445: ][ (retour) ] Note annexée au rapport du 21 mai 1808; nous la donnons à l'appendice, sous le chiffre III.
Napoléon l'emportait: la Russie lui cédait sur le principe de la négociation directe, et la retardait assez pour lui permettre d'achever auparavant la soumission de l'Espagne. Il se hâta d'adhérer à la proposition venue de Pétersbourg. Toutefois, ne voulant point qu'Alexandre apportât à Erfurt des illusions qui rendraient tout accord impossible, il le prévint que le silence gardé sur la note Roumiantsof ne devait pas être tenu pour un acquiescement à toutes les exigences territoriales de la Russie: il le lui écrivit, le lui fit répéter par Caulaincourt, muni d'instructions appropriées, et le Tsar ayant désiré savoir sur quels points portait la difficulté, Constantinople et les Dardanelles devinrent l'objet d'une dernière discussion: