Les événements d'Espagne, éclatant tout à coup, donnèrent à ses terreurs un objet précis; la chute des Bourbons retentit à Vienne comme un glas funèbre. On ne douta plus que l'usurpation du trône d'Espagne ne fût le début d'une entreprise méditée par Napoléon contre toutes les dynasties légitimes, que le tour des Habsbourg ne dût suivre celui des Bourbons; cette pensée, fortifiée par les rapports alarmants que Metternich expédiait de Paris, par le séjour prolongé de nos troupes en Allemagne, en Silésie surtout, par le langage batailleur de quelques officiers de la Grande Armée, produisit une véritable panique et le recours à des mesures de salut public. L'excès de la peur détermina chez l'Autriche un brusque sursaut d'énergie et d'audace. D'urgence, elle voulut achever la reconstitution de ses forces militaires et donna à des mesures organiques, d'utilité permanente, quelque chose de précipité et de fiévreux qui en altéra singulièrement le caractère. En un mois, l'empereur François ordonna la formation d'une réserve destinée à renforcer l'armée active, déjà portée à trois cent mille hommes, puis la création d'une armée régionale, comprenant tous les hommes laissés en dehors du recrutement: au 16 juillet, il fallait que tout fût achevé sur le papier; ensuite commenceraient des exercices et des manoeuvres auxquelles la réserve et la milice en entier seraient appelées à prendre part; sans se contenter d'organiser des forces immenses, on en décrétait la mobilisation. Pour faciliter ce grand effort aux peuples divers qui composaient la monarchie, on crut nécessaire d'allumer leurs passions, de réveiller ou plutôt de créer chez eux un patriotisme commun. Proclamations, articles de journaux, voyages princiers, rien ne fut omis; on parla d'un grand péril à conjurer, d'un ennemi toujours menaçant à repousser: et quel pouvait être cet adversaire, si ce n'était le vainqueur impitoyable de 1805, le Français détesté? N'était-ce point lui d'ailleurs que désignait le gouvernement en ordonnant une concentration de troupes dans la Silésie autrichienne, en face de nos camps, et des mesures de défense spéciale sur la frontière de l'Ouest? Le soulèvement de l'opinion se fit donc contre nous; tandis que des bruits de rupture circulaient, entraînant une baisse rapide des fonds publics, le cri de: «Mort aux Français!» retentissait de toutes parts, et la populace commençait d'insulter nos agents; la levée des milices se fit avec enthousiasme, en tumulte, et brusquement, sans avoir été menacée ni sérieusement provoquée, l'Autriche prit l'aspect d'un camp qui se lève [466].
[Note 466: ][ (retour) ] Archives des affaire» étrangères, correspondance de Vienne, 1808. Id., de Bavière. Beer, Zehn Jahre oesterreichischer Politik, 308 -337.
Napoléon apprit avec regret cette effervescence, dont les avis lui arrivaient de tous côtés, de Vienne, de Dresde, de Munich, de Trieste. Une guerre avec l'Autriche n'avait jamais été plus loin de sa pensée. Il avait compté se servir de cette puissance, au lieu de songer à l'attaquer; mais il comprenait aujourd'hui que la cour de Vienne, en persistant dans son attitude, alors même qu'elle ne voudrait pas une rupture, la rendrait inévitable. Ses armements obligeraient la France à en exécuter d'autres; quand les troupes seraient en présence, quand les deux puissances se tiendraient mutuellement en observation, les yeux dans les yeux, on verrait naître à coup sûr quelques-uns de ces incidents qui, d'importance minime par eux-mêmes, prennent en pareil cas une gravité redoutable. Il en résulterait d'aigres explications, des menaces, des démonstrations hostiles, et finalement la guerre, née des circonstances plutôt que de l'intention préméditée des gouvernements. Dès à présent, Napoléon se voyait forcé d'admettre comme une éventualité très fâcheuse, mais peut-être prochaine, une nouvelle campagne contre l'Autriche coïncidant avec de multiples opérations en Espagne, et l'emploi dans un but défensif, non seulement de la Grande Armée, mais de ces forces d'Italie et d'Illyrie qu'il avait réservées pour de plus lointaines et de plus fructueuses besognes.
Devant la double complication qui surgissait, il sentait le frémissement d'impatience et de courroux qu'il avait éprouvé en 1805, au camp de Boulogne, à la veille de passer le détroit, quand il avait aperçu les signes précurseurs d'une nouvelle coalition et compris que la terre allait le détourner de l'Océan. En 1808, après avoir conquis l'Europe jusqu'au Niémen et l'avoir organisée à sa guise, il était revenu à son œuvre interrompue, à sa lutte directe contre l'Angleterre; il avait préparé contre cette puissance une action diffuse, mais non moins formidable que celle rêvée trois ans auparavant, se croyait sûr d'atteindre notre ennemie, sinon au cœur, au moins dans ses parties vitales, et, se livrant tout entier à cette pensée, avait longtemps fermé les yeux sur les symptômes de révolte qui s'annonçaient de toutes parts. Aujourd'hui, l'illusion ne lui était plus permise: il lui fallait reconnaître que son œuvre se défaisait une fois de plus sur le continent, que d'importunes diversions menaçaient à nouveau de lui arracher l'Angleterre; obligé de renoncer à cette proie, il aurait peut-être à recommencer ces campagnes d'Italie et d'Allemagne, ces luttes dont il ne voulait plus, où il avait cueilli assez de gloire, à reprendre cette carrière de conquêtes éblouissantes, mais stériles, qui ne terminaient rien et lui faisaient toujours retrouver la guerre au fond de sa victoire.
Toutefois, au début de juillet, la situation ne paraissait pas irrévocablement compromise, et il semblait que tout pût se réparer. En Espagne, les armées improvisées de l'insurrection n'offraient point la consistance de troupes régulières: une suite d'opérations menées contre elles avec méthode, avec ensemble, à l'aide de forces suffisantes, pourrait en avoir presque immédiatement raison, décourager la haine des séditieux par d'accablants revers et abattre l'ardeur enthousiaste qui faisait toute leur force: la révolte était-elle autre chose que l'une de ces flammes subites et passagères qui se développent et s'évanouissent avec une égale facilité? Pour calmer les esprits et produire l'apaisement, Napoléon comptait beaucoup sur l'arrivée de Joseph dans sa capitale, où il apparaîtrait aux Espagnols comme le signe visible et le garant de leur autonomie. Aussi, calculant que le nouveau roi pourrait être établi à Madrid avant le milieu de juillet, écrivait-il à Decrès qu'il ne déciderait qu'au 15 du même mois si les expéditions maritimes devaient être définitivement abandonnées, ou s'il convenait de reprendre les préparatifs [467]; à cette époque, on verrait plus clair dans l'état de la péninsule, et peut-être l'Espagne, ressaisie d'une main ferme au moment même où elle nous échappait et se retournait contre nous, ne serait-elle plus une entrave.
[Note 467: ][ (retour) ] Corresp., 14133, 14161.
Rapidement assurée, la pacification de l'Espagne pourrait faire réfléchir l'Autriche et l'arrêter sur le chemin d'une suprême aventure. Dès à présent, était-il impossible de provoquer chez elle un retour de prudence et de sang-froid, de lui inspirer de salutaires réflexions, de lui découvrir l'abîme qu'elle se préparait? Il serait facile de lui démontrer que, depuis 1805, en dépit de certaines apparences, ses moyens contre nous avaient diminué, loin de grandir, et que, dans la redoutable partie où elle s'apprêtait à risquer son existence, si sa mise au jeu était devenue plus forte, ses chances n'avaient point suivi la même progression. Elle possédait plus de troupes que par le passé, plus de matériel, comptait davantage sur le dévouement et l'élan de ses peuples, mais la paix de Presbourg avait démantelé son empire et ouvert partout ses frontières. De plus, différence essentielle, elle combattait, en 1805, adossée à la Russie et tirait de cet empire d'inépuisables réserves; aujourd'hui, la Russie marchait avec nous et la prendrait à revers. La cour de Vienne, il est vrai, mal instruite des stipulations de Tilsit, n'ayant point réussi à pénétrer le véritable caractère de nos relations avec Alexandre, comptait sur la neutralité de ce monarque et se flattait même de rencontrer chez lui une bienveillance graduée d'après le cours des événements militaires; mais ne saurait-on dissiper ces illusions, amener Alexandre à prononcer son attitude, à publier ses sympathie?, ses engagements, et à exercer sur l'Autriche une pression qui la paralyserait? Avant de devenir entre nos mains une puissante arme d'offensive contre l'Angleterre, la Russie ne pourrait-elle nous être un précieux moyen de défense contre certaines velléités perturbatrices? Ne pourrait-elle faire pour nous la police de l'Europe? Ce fut ce rôle préventif que Napoléon allait lui destiner jusqu'à l'entrevue, et auquel il voulut dès maintenant la préparer.
Le 28 juin, puis le 9 juillet, il écrivit à Caulaincourt, lui ordonnant de sonder et, s'il était possible, de ménager les dispositions du Tsar au sujet de l'Autriche. L'empereur des Français, devait dire notre envoyé, n'a pu voir qu'avec une profonde surprise les armements dont toute l'Europe s'entretient; n'ayant rien à démêler avec l'Autriche, il ne saurait concevoir son but. D'ailleurs, les mesures par elle prises menacent autant la Russie que la France; l'Empereur en a la preuve, car il sait que la politique de Vienne agit sous main auprès des insurgés de Serbie, afin de les soustraire à l'influence moscovite: dans ces conditions, il est prêt à s'entendre avec Alexandre pour que l'on adresse au gouvernement de l'empereur François une mise en demeure commune de s'expliquer. Quant aux événements d'Espagne, il avait toujours une façon à lui de les présenter, allant jusqu'à s'en faire un mérite auprès de la Russie. Suivant lui, la chute des Bourbons, avec les troubles qui l'ont suivie, en attirant vers la péninsule l'attention et les forces des Anglais, en leur ouvrant un champ de bataille au Midi, les détourne de porter secours à la Suède, dégage le Nord et facilite de ce côté les opérations des armées russes; si la soumission de l'Espagne exige de nous quelques peines, l'Empereur s'en consolera en pensant qu'elle en épargne d'autres à nos alliés et qu'il se sacrifie pour la cause commune. Enfin, pour achever de se rendre la Russie favorable, toujours habile à doser ses concessions suivant les circonstances, il autorisait Caulaincourt à promettre de nouveau l'entrée de nos troupes en Scanie, mouvement qui d'ailleurs, nous l'avons vu, concordait avec l'ensemble de ses desseins [468].
[Note 468: ][ (retour) ] Rapports de Caulaincourt du 24 juillet et du 8 août 1808. Ces rapports, répondant point par point aux instructions du souverain, les font connaître dans toutes leurs parties et en rappellent souvent les expressions mêmes.
L'empereur Alexandre devança les communications que M. de Caulaincourt avait à lui faire, et ce fut lui qui parla le premier de l'Autriche. Il le fit d'abord en termes qui ne laissaient rien à désirer. Toujours fidèle à la ligne qu'il s'était tracée, il n'entendait fournir à Napoléon aucun grief avant l'entrevue: loin de là, il découvrait dans nos embarras une occasion de nous mieux témoigner ses sentiments et, par suite, d'en exiger le retour; on le vit alors mettre une sorte de coquetterie à raffiner ses prévenances envers un ami moins heureux, avec l'espoir de grossir, par cette générosité délicate, la dette de reconnaissance qu'il voulait faire contracter à l'Empereur.