Dès qu'il eut vent des préparatifs exécutés à Vienne: «L'Autriche, dit-il au duc de Vicence, ne peut que se perdre si elle se brouille avec vous. Pour moi, je ne la crains pas, franchement ami et allié de l'empereur Napoléon, comme je le suis [469].» À quelques jours de là, apprenant l'arrivée à Trieste d'un bâtiment anglais, porteur d'un message par lequel les insurgés de Saragosse offraient à l'archiduc Charles la couronne d'Espagne, il tint à avertir Caulaincourt de cet incident, en accompagnant sa confidence de paroles qui en rehaussaient le prix: «Dans l'état d'intimité et d'alliance, dit-il, où je suis avec l'empereur Napoléon, je me reprocherais une pensée que je ne lui dirais pas sur ce qui peut l'intéresser, à plus forte raison sur ce que les autres peuvent projeter. S'il me vient d'autres renseignements, vous savez la confiance que j'ai en vous; cinq minutes après, vous les connaîtrez. Je ne sais pas ce que c'est que d'être allié ou ami à moitié [470]

[Note 469: ][ (retour) ] Rapport de Caulaincourt du 12 juin 1808.

[Note 470: ][ (retour) ] Lettre de Caulaincourt du 20 juillet.

Sa conduite allait-elle répondre à ses assurances? Lorsque Caulaincourt lui parla d'une remontrance à adresser aux Autrichiens, il émit le désir de ne rien précipiter. Il ne croyait pas, disait-il, à une attaque de l'Autriche; un tel acte serait insensé, et la démence ne se présume pas. Il développa plusieurs fois la même opinion, et, dans cette affectation de tranquillité, il était aisé de reconnaître un système adopté par lui pour se soustraire le plus longtemps possible à des démarches qui lui coûtaient. Cependant, sa réponse définitive fut que l'Empereur pouvait compter sur lui en toute circonstance, et il était permis de penser qu'en le pressant un peu, en faisant miroiter de plus en plus à ses yeux, comme un appât fascinateur, l'espoir du règlement très prochain des affaires d'Orient, on l'amènerait à tenir au cabinet de Vienne un langage suffisamment explicite [471]. Pour l'Espagne, il éprouvait moins de scrupules; afin de nous fournir, à défaut d'un secours matériel, un appui moral, il se hâta de reconnaître le roi Joseph, ratifiant à la face de l'Europe la déchéance des Bourbons.

[Note 471: ][ (retour) ] Rapport de Caulaincourt du 24 juillet 1808.

Ce gage donné par la Russie n'était pas encore connu de Napoléon au 15 juillet, date à laquelle il s'était promis de prendre parti sur les entreprises d'outre-mer. Il avait appris seulement les premières paroles d'Alexandre et pouvait en tirer des présomptions plutôt que des certitudes. L'Autriche continuait d'armer, tout en niant ses armements; une suite d'observations formulées par le cabinet français n'avait obtenu que des réponses évasives. En Espagne, la situation s'améliorait, mais ne se prononçait pas. Nos premières opérations d'ensemble n'avaient point produit le résultat décisif que Napoléon en attendait, et le succès retardait sur ses prévisions. Le roi Joseph n'avait pu encore atteindre Madrid; poursuivant son voyage sur une route bordée de partis ennemis, obligé à de fâcheuses précautions, entouré de troupes qui éclairaient et protégeaient sa marche, il n'avançait que pas à pas; le 15, il n'avait point dépassé Burgos. Dans toutes les parties de la péninsule, la lutte continuait, obscure et confuse. Sur certains points, nos troupes avaient repris l'ascendant; sur d'autres, de faux mouvements avaient compromis leur position. En Aragon, en Catalogne, le plat pays se soumettait, les villes résistaient; Moncey, dans l'Est, Dupont, dans le Sud, restaient sur la défensive, le second ayant affaire aux milices aguerries de Castaños; au Nord, un choc était imminent entre Bessières et l'armée des Asturies et de la Galice, commandée par La Cuesta, qui s'avançait pour séparer de la France nos troupes aventurées en Espagne et les isoler de leur base d'opérations. Napoléon attachait une importance extrême au résultat de cette rencontre, croyait à la victoire, mais ne la jugeait pas infaillible, et se contentait de chiffrer nos chances à soixante-quinze pour cent [472].

[Note 472: ][ (retour) ] Corresp., 14184, 14191, 14192, 14195.

Dans cette incertitude, il n'ordonne pas encore la reprise des préparatifs à Brest, à Lorient, à Toulon, mais ne se détache pas définitivement de tout ce qu'il a rêvé et médité depuis six mois. Il est toujours à Bayonne; là, à le voir se plongeant de plus en plus dans l'entreprise d'Espagne, s'efforçant, par un travail incessant, prodigieux, de tout réparer, de tout prévoir, de régler tout le détail de la guerre, il semble que cette fatale diversion l'occupe exclusivement. Cependant, à de certains indices, il faut reconnaître que le grand projet habite toujours en lui, l'occupe encore et le possède. Il continue de songer au moins à l'expédition méditerranéenne, de pousser l'approvisionnement de Corfou, «de sorte, dit-il, que si l'on voulait donner là deux ou trois mois de vivres à une escadre, on sût à quoi s'en tenir [473]». Parfois même, sa pensée s'échappe au delà de la Méditerranée, sonde les profondeurs de l'Orient, s'arrête sur la vallée de l'Euphrate, chemin de la Perse et des Indes.

[Note 473: ][ (retour) ] Corresp., 14180.

Les mémoires demandés à la mission Gardane sur la topographie de la Perse et les moyens de la traverser viennent de lui parvenir: il a ordonné à Champagny «de les classer avec soin, pour pouvoir les retrouver dans l'occasion [474]». C'est à Paris, où il compte revenir en août, qu'il se propose d'étudier la question; en attendant, il veut qu'on lui prépare les éléments de son travail, qu'on collige d'autres renseignements, qu'on interroge pour lui la géographie, l'histoire, et puisqu'il faut remonter jusqu'aux conquérants de l'antiquité pour lui trouver des modèles, qu'on lui dise par où passaient les Césars romains quand ils menaient leurs légions à la poursuite du Parthe et à la conquête de l'Asie. Dictant une instruction à son bibliothécaire Barbier, au sujet d'un choix de volumes dont il veut faire les compagnons ordinaires de ses voyages, il prescrit d'ajouter la note suivante, qui accuse ses préoccupations intimes: «L'Empereur désirerait également que M. Barbier s'occupât du travail suivant avec un de nos meilleurs géographes: rédiger des mémoires sur les campagnes qui ont eu lieu sur l'Euphrate et contre les Parthes, à partir de celle de Crassus jusqu'au septième siècle, en y comprenant celles d'Antoine, de Trajan, de Julien, etc.; tracer sur des cartes, d'une dimension convenable, le chemin qu'a suivi chaque armée, avec les noms anciens et nouveaux du pays et des principales villes, des observations géographiques du territoire et des relations historiques de chaque expédition, en les tirant des originaux [475]