Pourquoi, disait Caulaincourt, ne pas déclarer que l'alliance des deux cours était indissoluble, universelle, que leur action se concerterait dans tous les cas, que rompre avec l'une était se mettre en guerre avec l'autre? Alexandre jugeait l'idée bonne et promettait de s'en inspirer; il écrirait dans ce sens au prince Kourakine, son ambassadeur à Vienne: «Je parle à l'Autriche, disait-il quelques jours plus tard, un langage ferme; je lui fais entendre que j'ai des engagements avec vous auxquels je tiens par-dessus tout, et que, s'ils ne se mettent pas d'eux-mêmes à la raison, ils y seront forcés [487]

[Note 487: ][ (retour) ] Caulaincourt à Champagny, 28 août 1808.

Voici maintenant l'envers de ces fortes déclarations: c'est le texte même des lettres adressées à Kourakine. L'avertissement s'y fait timide, enveloppé: «Nul, écrit Alexandre le 10 juillet, n'est meilleur juge des intérêts de l'Autriche que le cabinet de Vienne. Mais l'empereur François connaît ma franchise, il a paru l'estimer. Je ne dissimulerai donc pas que je crains que ces grandes mesures, au lieu de conserver l'harmonie, pourraient l'altérer. La réserve va succéder à la confiance, le soupçon produira des explications, et ces explications conduiront à la guerre, qu'on a tant d'intérêt d'éviter.

L'armement est fait; il a réveillé l'attention. Il ne reste à souhaiter que le cabinet de Vienne, marchant dans les principes de sa propre sagesse, écarte et atténue tout ce que cette mesure peut produire d'inimitié, et qu'il dirige sa sollicitude à conserver la paix dont il a recueilli le fruit. Représentez-lui que je le désire avec ardeur. La paix de Tilsit, que j'ai contractée, ne peut-elle avoir ses engagements [488]?» Et le Tsar recommande à Kourakine de placer cette remarque «avec discrétion».

[Note 488: ][ (retour) ] Publié par Hassel d'après les archives de Vienne, p. 536.

Caulaincourt avait insisté pour que le prince eût ordre de se déclarer prêt à prendre ses passeports au premier signe manifeste d'hostilité contre la France; on se borna à faire prévoir aux Autrichiens le remplacement de l'ambassadeur par un simple ministre. Le 5 septembre, Alexandre éprouvait le besoin de leur adresser un second avis: il excusait leurs craintes, compatissait à leurs embarras, leur parlait le langage ordinaire de la coalition, tout imprégné de défiance envers l'Empereur, mais s'attachait à démontrer l'inopportunité et le danger d'une action immédiate, sans défendre de réserver l'avenir: «Les affaires en Espagne allant mal, écrivait-il à Kourakine, n'est-il pas permis de supposer que Napoléon serait charmé de les ajourner quelque temps et de tomber avec toutes ses forces sur l'Autriche, et anéantir une des deux seules puissances qui peuvent encore lui donner ombrage en Europe? Le parti le plus sage pour l'Autriche me paraîtrait donc de rester spectateur tranquille de la lutte que Napoléon a à soutenir en Espagne. Il sera toujours temps de prendre ensuite le parti que les circonstances suggéreront alors. En suivant cette conduite, l'Autriche m'éviterait la pénible nécessité de prendre fait et cause contre elle, car je n'y suis tenu qu'autant qu'elle attaquera [489].» Cette fois, Alexandre énonçait ses engagements avec plus de clarté, mais leur attribuait une portée restrictive et montrait combien il lui en coûterait de les tenir. Dans l'affaire de la reconnaissance des nouveaux rois, s'il ne nous refusa pas son concours diplomatique, il l'enveloppa des mêmes réticences.

[Note 489: ][ (retour) ] Id., 536-537.

Tout incertain qu'il fût, le langage de la Russie fit d'abord impression à Vienne. Dans cette capitale, où l'on avait peine à se familiariser avec l'idée d'une entente sérieuse entre Alexandre et Napoléon, en apprenant que l'on ne pourrait en aucun cas compter sur le premier, qu'on risquait même de le rencontrer devant soi, on fut surpris, décontenancé [490]. Sans doute, le choc ne fut que momentané; il ne fit pas reculer sensiblement l'Autriche, ne la détermina pas à reconnaître tout de suite les nouveaux rois, mais prolongea ses hésitations: le contre-coup des événements d'Espagne ne produisit point l'explosion redoutée. L'action de la Russie s'était exercée en somme dans un sens pacifique et contribuait à ajourner la guerre continentale. Par contre, si l'Empereur avait pu croire que son allié, tout entier au désir de prévenir de nouvelles complications en Europe, se laisserait distraire de la Turquie, cette illusion fut de courte durée. Loin de s'apaiser, les convoitises d'Alexandre prenaient une intensité nouvelle; c'est qu'en effet, parallèlement à la guerre d'Espagne, la crise d'Orient se continuait, développant ses péripéties: à l'heure même où s'effondrait la domination française au delà des Pyrénées, un de ces changements à vue si fréquents sur la scène mouvante et compliquée de l'Orient venait réclamer plus vivement l'attention des deux empereurs, semblait justifier et même commander leur intervention.

[Note 490: ][(retour) ] Archives des affaires étrangères, correspondance de Vienne, août-septembre 1808.

Le sultan Mustapha IV, faible et pusillanime, n'avait pas su se soustraire à l'humiliante tutelle des soldats révoltés qui l'avaient placé sur le trône. À Constantinople, ce n'était même plus la milice tout entière qui faisait la loi, c'en était la partie la plus indisciplinée et la plus turbulente, les yamacks ou gardiens de batteries, ramassis d'aventuriers, brigands plus que soldats; retranchés dans les châteaux du Bosphore, ils tenaient Constantinople sous le joug, faisaient et défaisaient les ministres, remaniaient et bouleversaient continuellement le conseil du souverain. Cette anarchie allait provoquer une réaction des provinces contre la capitale, un effort tenté de l'extérieur pour rétablir dans Constantinople une autorité capable de diriger et de réformer l'empire.