Le premier message de Napoléon, annonçant le projet d'évacuer la Prusse, parvint à destination, par un prodige de célérité, en dix-sept jours; il fut accueilli par le Tsar avec autant de joie que de surprise. Depuis longtemps, Alexandre ne parlait plus de la Prusse; mais que de fois, dans ses entretiens avec Caulaincourt, le nom de cette puissance infortunée ne lui avait-il point brûlé les lèvres! Plus que jamais le maintien de nos troupes à Berlin le troublait comme un remords, leur présence à Varsovie lui apparaissait comme un danger. Apprenant que la maison de Hohenzollern allait être rétablie dans ses droits, il en conclut, sans que Caulaincourt ait eu à lui faire formellement prévoir cette conséquence, que la Pologne allait être délaissée et abandonnée à son sort; il éprouva donc un double soulagement. «C'est inappréciable pour moi», s'écria-t-il, et faisant allusion aux doléances qu'il n'eût pas manqué d'essuyer à Kœnigsberg, en passant par cette résidence pour se rendre à l'entrevue, si le sort du couple royal de Prusse n'eût été antérieurement réglé: «Au moins, dit-il, je ne trouverai pas ces gens-là au désespoir [481]», et il se montra extrêmement touché que l'Empereur eût voulu lui épargner cette épreuve.
[Note 481: ][ (retour) ] Lettre de Caulaincourt à l'Empereur, 28 août 1808.
Pendant les premiers jours, il attribua cette générosité inattendue à un mouvement de gratitude provoqué, chez Napoléon, par l'empressement qu'il avait mis lui-même à reconnaître Joseph; il s'applaudissait qu'une simple démonstration eût déjà produit de tels résultats. Cependant, d'inquiétantes rumeurs sur notre situation en Espagne, colportées de salon en salon, grossies par la malignité publique, se précisaient peu à peu et prenaient corps; on sut bientôt que la France avait perdu une armée, et le roi Joseph sa capitale. Trop fin pour ne pas saisir entre ces faits et les concessions de l'Empereur un rapport évident, Alexandre dissimula cette remarque, et sa reconnaissance, moins sincère, resta tout aussi expansive. En même temps, la convenance parfaite de son attitude imposait silence à nos ennemis et empêchait leur joie d'éclater trop bruyamment; il se montrait affecté de nos revers, écoutait avec complaisance les explications de Caulaincourt, s'attachait lui-même à atténuer la gravité de l'événement. S'il revint ensuite sur ce pénible sujet, ce fut parce qu'une trop grande réserve aurait paru affectée: parlant de l'Espagne à plusieurs reprises, il le fit avec tact, avec à-propos, évitant ces consolations accablantes qui aggravent les maux qu'elles prétendent adoucir, et pansant d'une main légère les blessures de notre amour-propre. À ses condoléances se mêlait toujours quelque parole d'espoir et de réconfort. Il attribuait la défaite de Dupont à la formation hâtive de son armée, au peu de solidité de jeunes troupes qui, rendues à la France par la capitulation, reprendraient vite leur aplomb et trouveraient leur revanche. Un jour, assistant à une parade avec Caulaincourt, il voyait défiler quelques bataillons composés de recrues, dont la marche et la tournure laissaient à désirer; se penchant alors vers l'ambassadeur: «Ceux-là, dit-il, sont comme l'armée de Dupont, mais, dans quelques mois, ils vaudront mieux et frapperont avec ceux de Dupont là où nos intérêts communs l'exigeront [482].» Et il revenait toujours à son thème favori: «C'était dans les circonstances difficiles que l'Empereur le trouverait [483].»
[Note 482: ][ (retour) ] Caulaincourt à l'Empereur, 4 septembre 1808.
[Note 483: ][ (retour) ] Rapport du 26 août.
À ces assurances, Caulaincourt avait beau jeu de répondre en montrant l'occasion propice pour donner à la France un témoignage irrécusable d'attachement et de sympathie: le meilleur moyen de servir notre cause en Espagne n'était-il point de parler à l'Autriche un langage sévère. L'ambassadeur réitéra plusieurs fois cette remarque et n'obtint d'abord que des réponses où perçait quelque embarras. Aussi bien, en appuyant sur ce point, il touchait aux parties les plus délicates, les plus sensibles, de la conscience et de la politique russes.
Certes, Alexandre appréhendait une nouvelle guerre entre la France et la maison de Habsbourg; il la verrait avec terreur, parce que cette crise fournirait à l'Empereur un prétexte pour ajourner toute action en Orient, pourrait entraîner la destruction de l'Autriche et, faisant disparaître toute puissance intermédiaire, exposer la Russie au contact redoutable «de la grande domination [484]». Son vœu sincère était donc que la cour de Vienne fût avertie et contenue. Par malheur, sa foi dans l'alliance française n'était plus assez robuste pour le dispenser désormais de tous ménagements envers l'Autriche. Si l'accord avec nous ne se fixait pas à Erfurt, c'était vers cette puissance qu'il se retournerait nécessairement; il serait heureux de retrouver l'alliée de la veille pour en faire l'auxiliaire du lendemain; incommode en Orient, l'Autriche restait utile, pouvait redevenir indispensable en Europe. Depuis Tilsit, il y avait eu avec elle refroidissement, mais non rupture; elle avait fait plusieurs fois des avances: tout récemment, elle venait de proposer à la Russie de l'aider à obtenir les Principautés par son entremise à Constantinople [485]. Alexandre avait décliné poliment ces offres, évitant ce qui pourrait blesser. Dans les cours étrangères, les agents du Tsar, par tradition et principe personnel, écoutaient les doléances de leurs collègues autrichiens, leur prêtaient assistance, agissaient d'accord avec eux, et ce commerce, contraire en apparence aux intentions de leur maître, servait dans une certaine mesure ses intérêts en lui rendant plus facile un rapprochement avec François Ier. C'était par ces rapports indirects avec l'Autriche que la Russie tenait encore à la coalition. Irait-elle, se livrant à d'irréparables démarches, briser ce dernier lien, ce fil presque invisible grâce auquel elle pourrait un jour retrouver et reprendre sa voie naturelle, s'il lui fallait reconnaître décidément l'inanité et le danger de l'alliance française? D'ailleurs, en se disant menacé par l'Autriche, Napoléon ne cherchait-il pas un prétexte pour attaquer et ruiner cet empire? ses demandes avaient-elles d'autre but que d'engager irrévocablement la Russie? En lui cédant, cette dernière ne se laisserait-elle pas entraîner dans une criminelle aventure, prélude de son propre écrasement? «La destruction de l'Autriche, écrivait Tolstoï, doit être envisagée comme l'avant-coureur et le moyen de la nôtre [486].» Ému de ces sombres paroles, assiégé de doutes, partagé entre des sentiments contradictoires, Alexandre s'arrêta à des demi-mesures: il essaya de servir la France, sans se compromettre ailleurs, et fit à peu près ce que nous lui demandions. Napoléon lui soufflant à l'adresse de l'Autriche des paroles de blâme et de menace, il ne refusa pas de les transmettre en se les appropriant, mais eut soin de les transposer, de les baisser d'un ton et de les traduire sous forme d'amicaux et discrets conseils.
[Note 484: ][ (retour) ] De Maistre, 318.
[Note 485: ][ (retour) ] Martens, Traités de la Russie avec l'Autriche, III, 20-22.
[Note 486: ][ (retour) ] Tolstoï à l'empereur Alexandre, 26 juillet-17 août 1808. Archives de Saint-Pétersbourg.