Contraint de changer tous ses plans, Napoléon évolua brusquement, prit son parti sans hésiter, comme sur un champ de bataille. Avant tout, il fallait aller au plus pressé, jeter en Espagne assez de troupes pour y rétablir à tout prix nos affaires et venger nos drapeaux. Napoléon rappellera donc du Nord trois corps de la Grande Armée pour les porter de l'Oder sur l'Èbre; avec les autres, il pourrait encore retenir quelques provinces prussiennes; toutefois, obligé à un sacrifice dans le Nord, il le fera complet, afin d'en tirer sur d'autres points d'amples avantages; il évacuera totalement la Prusse, réglera ses différends avec elle, lui rendra une existence, et cette mesure, commandée en partie par des nécessités militaires, deviendra pour lui le pivot d'une nouvelle combinaison politique.
Il communiquera sa décision à Pétersbourg avant de la transmettre à Kœnigsberg, la présentera comme une marque de confiance personnelle envers l'empereur Alexandre, s'en fera un mérite auprès de ce prince et s'en servira pour le retenir dans nos liens. Se rappelant que, depuis Tilsit, deux questions dominent ses rapports avec Pétersbourg, celle d'Orient et celle de Prusse, et ne sachant plus comment résoudre la première, il revient à la seconde, qu'il a laissée sommeiller depuis six mois, la soulève à nouveau, mais c'est pour la trancher dans un sens favorable à la Russie et délivrer cet empire de la présence inquiétante de nos troupes en Silésie et sur l'Oder. Grâce à cette concession, si souvent réclamée, si ardemment souhaitée, il est probable qu'Alexandre se prêtera non seulement à en imposer par sa contenance à la Prusse et à l'Allemagne, mais à peser plus fortement sur l'Autriche et à la refréner. Par ce moyen, peut-être obtiendra-t-on de cette dernière des garanties propres à assurer la tranquillité de l'Europe centrale, tandis que la France prendra ses mesures pour réduire l'Espagne. Puis, quand arrivera l'heure de statuer sur la question turque, c'est-à-dire le moment de l'entrevue, Napoléon se décidera suivant les circonstances, avisant à concilier les prétentions de la Russie avec l'intérêt français et les exigences nouvelles de la situation.
Pour que ce plan réussît, il fallait que l'exécution en fût menée avec adresse, tact et ménagement. Sur un prince tel qu'Alexandre la confiance et les égards pouvaient beaucoup; on le révolterait au contraire, pour peu qu'on parût lui poser des conditions et lui soumettre un marché. Il importait donc de ne pas laisser voir une trop étroite corrélation entre nos concessions et nos demandes, de ne produire les unes qu'après les autres, et d'assurer aux services que se rendraient les deux empereurs l'air et le mérite de la spontanéité.
Dans ce but, Napoléon gradua fort habilement ses communications. Il avait appris Baylen le 2 août, a Bordeaux, alors qu'il remontait de Bayonne vers Paris, visitant sur sa route nos départements du Sud-Ouest; le 5, de Rochefort, il dépêche à Caulaincourt un premier courrier qui, faisant diligence, devancera à Pétersbourg les nouvelles d'Espagne.
Au reçu de cette expédition, Caulaincourt se bornera à informer le Tsar que l'Empereur a pris le parti de s'accommoder avec la Prusse et de rendre au roi la jouissance de ses États, qu'ayant conçu cette pensée, il a cru en devoir à son allié la première confidence, afin de lui laisser le plaisir d'annoncer à Kœnigsberg l'heureuse nouvelle. Au besoin, on pourra dire à Alexandre que la France, non contente d'évacuer la Prusse, retirera en même temps ses troupes de Varsovie, qu'elle va se replier définitivement sur la rive gauche de l'Elbe et y marquer la limite de son pouvoir; l'ambassadeur ne devra toutefois donner cette assurance supplémentaire qu'au cas où il en reconnaîtrait l'utilité; il ne l'accompagnera, pas plus que la première, d'aucune allusion à l'Espagne. D'autre part, Caulaincourt se trouvant déjà chargé de demander un avertissement à l'Autriche et y travaillant avec zèle, Napoléon le laisse persévérer dans cette voie, sans lui prescrire encore de plus pressantes instances.
Vingt-quatre heures après, le 6 août, un second courrier part de Rochefort, à destination de notre ambassade en Russie. Supposant désormais le malheur d'Espagne connu, Napoléon y relève ce qui doit toucher particulièrement les Russes, le péril de leur flotte aventurée à Lisbonne; il témoigne pour le sort des vaisseaux de Séniavine d'une particulière sollicitude et envoie à leur sujet des informations rassurantes, trop tôt démenties, hélas! par l'événement. L'ambassadeur dira que la première pensée de son maître, aux nouvelles du Midi, a été pour la flotte russe; le général Junot, qui la protège avec son corps d'armée, se trouve placé dans une situation difficile par suite de la défection des troupes espagnoles chargées de coopérer à ses mouvements, mais on va le secourir, et d'ailleurs, le souvenir du mont Thabor répond de ce que Junot sait faire dans le moment du danger. Sur l'ensemble de la situation, l'ambassadeur s'exprimera avec calme; il reconnaîtra que le mal est sérieux, mais ajoutera que l'Empereur reste maître de la situation et en mesure sur tous les points. Il se contentera encore d'allusions discrètes aux services que la Russie peut se trouver dans le cas de nous rendre pour remplir ses devoirs d'alliée; l'Empereur, dira-t-il, sait tellement ce qu'il doit attendre d'elle qu'il n'en parle même point dans sa lettre [479].
[Note 479: ][ (retour) ] Lettres et rapports de Caulaincourt des 24, 26 et 28 août 1808, rendant compte de ses démarches d'après les instructions de l'Empereur.
C'est seulement le 20 août que Napoléon, rentré à Paris et agissant lui-même avec vigueur sur la cour de Vienne, fait demander officiellement à la Russie, par une dépêche de Champagny à Caulaincourt, des démarches parallèles. Ce qu'il veut de l'Autriche, ce ne sont point des paroles, de vaines assurances, c'est un acte, un gage de sa loyauté, une manifestation d'autant plus probante qu'elle coûtera davantage à son orgueil et à ses préjugés. Que l'empereur François reconnaisse Joseph pour roi d'Espagne et Murat pour roi de Naples, qu'il souscrive ainsi à l'échange de couronnes ordonné par Napoléon, qu'il s'y décide sur-le-champ, de bonne grâce, sans se faire prier, il répudiera par là toute connivence avec les insurgés et avec l'Angleterre, montrera qu'il ne craint point d'embrasser hautement notre cause et de se compromettre avec nous; c'est à cet acte de résignation salutaire que doivent l'amener les efforts de la Russie, combinés avec les nôtres.
Pour déterminer Alexandre à agir, Caulaincourt devra employer deux arguments, l'un et l'autre de nature à l'impressionner. D'abord, il laissera entendre que l'Empereur, s'il n'est promptement rassuré sur les dispositions de l'Autriche, n'hésitera pas à prévenir l'attaque de cette puissance, à l'assaillir avec toutes ses forces et à l'écraser, avant de se tourner contre l'Espagne; or, il est de l'intérêt de la Russie, sous quelque point de vue qu'on l'envisage, d'éviter une nouvelle conflagration en Europe. De plus, quelque résolu que soit l'Empereur d'évacuer la Prusse, pourra-t-il donner suite à ses intentions bienveillantes, si les armées des archiducs en Bohême, en Moravie, sur le Danube, continuent de le menacer? En pareil cas, la stratégie commanderait à la politique, nos troupes resteraient en Silésie, afin de conserver une position avantageuse sur le flanc de leur futur adversaire; il dépend donc d'Alexandre, en obligeant l'Autriche à se remettre en posture pacifique, d'écarter tout obstacle à la délivrance de l'Allemagne [480].
[Note 480: ][ (retour) ] La dépêche de Champagny du 20 août 1808 a été publiée par M. R. Bittard des Portes dans la Revue d'Histoire diplomatique, 1er janvier 1890.