Quelque contraste qu'offrît la conduite de cet ambassadeur avec celle de son maître, Alexandre jugeait au fond, comme Tolstoï, que l'ère des concessions devait se clore; s'il persistait toujours dans l'emploi des moyens de grâce et de sentiment, ses cajoleries n'avaient d'autre but que de mieux préparer Napoléon à entendre bientôt des revendications positives. Ces exigences, il les laissait déjà prévoir. Son langage à Caulaincourt, sans jamais se départir d'une amicale familiarité, prenait souvent une gravité significative. À la veille de l'entrevue, il semblait qu'Alexandre s'occupât à dresser le bilan de l'alliance franco-russe: dans le compte que l'on s'était mutuellement ouvert, il montrait à chaque page le nom de la Russie; relevant à son actif de considérables avances, il en tirait cette conclusion que la France devait s'acquitter à la fin, s'acquitter d'un seul coup et rétablir la balance.

Remontant jusqu'à Tilsit, récapitulant l'histoire d'une année, il énumérait complaisamment les gages de fidélité donnés par lui à la cause commune, les épreuves que son amitié pour Napoléon avait eu à subir et auxquelles elle avait victorieusement résisté. «Rien, rien au monde, disait-il, ne m'a fait changer, vous le savez. Ni les obstacles, ni les pertes que peut éprouver ce pays n'ont pu et ne pourront jamais me faire varier. Le général Savary ne peut avoir laissé ignorer à l'Empereur que je n'ai pas eu besoin d'être pressé pour déclarer la guerre à l'Angleterre, que la déclaration était déjà préparée et faite quand il en a parlé et mon parti pris parce que c'était l'époque convenue. Je n'ai calculé ni les risques que courait ma flotte, ni aucune des raisons qui pouvaient légitimer un retard. J'avais donné ma parole, je l'ai tenue. Je ne vous parle de tout cela que pour vous prouver que l'Empereur peut compter sur moi, et que je tiens aujourd'hui aux engagements de Tilsit comme il y a un an. Vous voyez ce que souffre ce pays de l'interruption du commerce, de toutes les mesures que j'ai prises pour l'empêcher, afin que les Anglais ne puissent en profiter. Cependant, vous pouvez remarquer comme l'opinion est changée, comme on vient à vous, et en général comme quelques espérances nationalisent votre alliance. Il ne tiendra qu'à l'Empereur qu'elle soit éternelle, et qu'elle donne enfin la paix au monde... Par rapport aux affaires d'Espagne, je n'ai d'autre désir que de les voir promptement terminées tout à l'avantage du roi Joseph et comme l'Empereur peut le souhaiter. Vous avez vu comme Roumiantsof a été à cet égard au-devant de vos désirs [495], comme nous les avons prévenus [496]

En regard de tant de services, Alexandre ne faisait figurer à l'actif de la France que des paroles, des promesses souvent réitérées et dont l'exécution restait en suspens. Caulaincourt parlait-il de la Finlande, de cette acquisition qui complétait si heureusement l'unité territoriale de l'empire, de ce «bras ajouté au corps [497]», rappelait-il l'occupation des Principautés prolongée au mépris des traités, grâce à la complaisance de l'Empereur, Alexandre détournait l'entretien, revenait avec une insistance caressante, mais tenace et plaintive, aux deux objets principaux sur lesquels il réclamait encore et attendait satisfaction.

[Note 495: ][ (retour) ] C'était Roumiantsof, en sa qualité de ministre des affaires étrangères, qui avait expédié au représentant russe à Madrid l'ordre de reconnaître le nouveau gouvernement.

[Note 496: ][ (retour) ] Rapport de Caulaincourt du 24 juillet 1808.

[Note 497: ][ (retour) ] Id., 4 avril 1808.

C'était d'abord la Prusse, dont la délivrance, si formellement promise par le message du 5 août, ne lui semblait pas s'opérer dans les conditions annoncées. On venait de recevoir à Pétersbourg le texte de la convention d'évacuation que Napoléon prétendait imposer à la cour de Kœnigsberg, et ses clauses avaient douloureusement surpris. Cet acte, qui allait être signé à Paris le 8 septembre, bien qu'il stipulât la libération territoriale de la Prusse, n'assurait pas son indépendance. Napoléon restituerait à Frédéric-Guillaume sa capitale, lui rendrait graduellement ses provinces, l'administration de ses États, la perception de ses revenus, mais limitait à quarante-deux mille hommes l'effectif de l'armée prussienne et conservait, entre autres garanties pour l'acquittement des sommes dues, les trois forteresses de l'Oder, Stettin, Glogau, Kustrin. En s'assurant cette ligne stratégique, Napoléon n'avait-il point voulu se réserver, avec un moyen de prolonger l'asservissement de la Prusse, une base d'opérations contre la Russie? Loin d'évacuer le duché de Varsovie, le corps de Davoust s'y concentrait, et n'était-ce point à l'État érigé comme une menace permanente contre la Russie que profiterait l'abaissement définitif de la Prusse, ruinée par une dette que le traité fixait à cent quarante millions et rendait promptement exigible [498]?

[Note 498: ][ (retour) ] Voy. le texte de la convention dans de Clercq, II, 270-273. Pour la négociation, voy. Hassel, 236-247.

«Je vous l'avoue, disait Alexandre à Caulaincourt, j'espérais que ces arrangements de la Prusse, que l'Empereur annonçait faire pour moi, ne seraient pas si durs. Tolstoï m'en parle. Vous demandez une somme que ces gens-là ne pourront jamais payer en si peu de temps; puis, vous avez joui des revenus de la Prusse depuis Tilsit, vous vous les réservez jusqu'à l'évacuation et vous ne les précomptez pas. Avec quoi peuvent-ils vous payer? Après cela, les places que vous gardez! Je vous parle franchement, on ne peut me soupçonner d'une arrière-pensée, car j'ai fait plus que témoigner de l'attachement, de la déférence, de la confiance à l'Empereur, je lui ai prouvé en toutes circonstances que j'en avais. Tenez, on dira que ces places sont plutôt contre nous que contre la Prusse, car les domaines [499] sont une garantie plus réelle que ces places, et d'une chiquenaude donnée à Magdebourg, vous feriez trembler la Prusse. L'Empereur le sait bien; par conséquent, ce n'est pas une garantie nécessaire pour le payement. Il faut demander des choses possibles; avec du temps, ils vous payeront; mais, dans le terme que vous leur donnez et dans la position où vous les avez tenus depuis Tilsit, cela me paraît impossible. Si l'Empereur veut décidément rétablir ces gens-là, comme l'exige la paix de Tilsit, il faut le faire avec des conditions qu'ils puissent raisonnablement remplir. Sans cela, il faudra continuellement les chicaner, et les grands seigneurs ne doivent pas chercher querelle aux petits. Moi, je désire qu'ils vous satisfassent, mais je crains que ces conditions ne soient une source de nouveaux chagrins pour eux et d'embarras par conséquent pour l'Empereur, car il ne peut exiger l'impossible. Faites-leur payer encore ce qu'ils pourront, mais ne leur imposez pas de conditions humiliantes. L'Empereur a trop de gloire pour avoir besoin d'humilier qui que ce soit. Ces gens-là seront à lui, je vous le jure, s'il le veut, s'il veut seulement ne pas avoir l'air de peser autant sur eux. Je vous parle comme on parle dans le monde, général. Si l'Empereur a voulu m'obliger, qu'il soit un peu généreux. Rien, je vous le jure, ne me sera plus agréable; puis, cela prouvera aussi à tout le monde qu'il fait aussi quelque chose pour moi, tandis qu'on dit que c'est moi qui fais tout. Je veux faire à l'Empereur des amis. Rappelez-vous la devise que vous avez mise sur son buste (dans l'un des salons de l'ambassade): Grand dans la guerre, grand dans la paix, grand dans les alliances.

[Note 499: ][ (retour) ] La convention du 8 septembre donnait hypothèque à la France, pour le recouvrement de sa créance, sur les domaines de la couronne de Prusse.