«S'il retire ses troupes des endroits d'où elles menacent, il donnera de la sécurité aux puissances; vous inspirerez de la confiance à tout le monde, car on ne peut se dissimuler qu'on est inquiet de votre séjour dans le grand-duché, de votre position à Prag [500]. Un peu de modération servira aussi vos intérêts. La France n'en sera que plus puissante, et l'Empereur plus grand et plus heureux. Les Anglais, comme tous vos ennemis, n'auront plus rien à dire alors. Comme je n'ai jamais partagé les craintes de tout ce monde, je vous en parle avec franchise. Je n'ai jamais rien voulu obtenir de l'Empereur par ma politique, mais par ma loyauté. Il voit combien il peut compter sur moi; qu'il fasse pour ce pays-ci et pour moi quelque chose qui prouve à tout le monde, je vous le répète, que je compte avec raison sur lui [501].»
[Note 500: ][ (retour) ] Praga, faubourg de Varsovie, formant tête de pont au delà de la Vistule.
[Note 501: ][ (retour) ] Rapport de Caulaincourt du 23 septembre 1808.
Passant alors à l'autre objet de ses désirs et de ses espérances, au règlement du litige oriental, Alexandre y montrait le véritable noeud de l'alliance, ce qui la rendrait indissoluble et la marquerait d'un caractère d'impérissable grandeur. Depuis six mois, il semblait que tout eût été dit sur le partage de la Turquie; Alexandre savait renouveler le sujet, y découvrir des côtés inattendus, séduisants et grandioses. Il revenait bien sur de prétendus engagements, parlait toujours de parole donnée, mettait aussi en jeu l'intérêt suprême de la France, la nécessité de réduire l'Angleterre en lui portant aux Indes un coup décisif, mais ses appels s'adressaient surtout chez Napoléon aux sentiments les plus hauts qui pussent faire vibrer l'âme d'un conquérant: s'armant du langage tenu à Tilsit, renvoyant à l'Empereur ses propres arguments, il répétait: «Ces Turcs sont, comme me le disait l'Empereur, des barbares sans organisation, sans gouvernement; on ne sait réellement à quoi cela ressemble. C'est plus que jamais le cas de donner aux projets de Tilsit, à l'affranchissement réel de ce pays, la couleur libérale qui appartient à ce grand événement. Notre siècle, encore plus que la politique, repousse ces barbares en Asie. C'est une noble et louable action que celle qui affranchira ces contrées; ce n'est pas de l'ambition. L'humanité veut que ces barbares ne soient plus en Europe dans ce siècle de lumières et de civilisation [502].»
Enfin, s'exaltant par degrés, s'échauffant au feu de ses propres discours, il allait jusqu'à des accents belliqueux qui ne lui étaient pas ordinaires, sonnait la charge contre tous les ennemis de son empire. L'hiver approchait, disait-il, c'était la saison propice à la reprise des hostilités contre la Suède; «la glace ferait des ponts partout», permettrait de passer le golfe de Bothnie, d'aller à Stockholm, et l'entreprise du Nord se combinerait à merveille avec les grandes opérations du Midi. Plus de retards sur aucun point; il fallait agir et que partout les destins de la Russie s'accomplissent: «En septembre à Erfurt, en octobre les mouvements, et pendant l'hiver les résultats [503].»
[Note 502: ][ (retour) ] Id., 31 juillet 1808.
[Note 503: ][ (retour) ] Rapport de Caulaincourt du 12 août 1808.
Non content de développer ces pensées devant Caulaincourt sous vingt formes diverses, Alexandre voulut en faire passer à Napoléon l'expression directe et résumée. Il devait une réponse à la lettre du 8 juillet, dans laquelle l'Empereur avait exposé et défendu sa conduite en Espagne. De plus, par une instruction postérieure, Caulaincourt avait été chargé de remercier chaleureusement le Tsar pour la reconnaissance du roi Joseph, et ce message semblait solliciter de nouveaux épanchements. Enfin, ayant fixé la date de l'entrevue, Alexandre jugeait convenable de donner personnellement rendez-vous à son allié; le 25 août, il lui écrivit une dernière lettre et la rédigea en ces termes:
«Monsieur mon frère, j'ai à remercier Votre Majesté pour sa lettre de Bayonne du 8 juillet, et pour tout ce qu'elle veut bien m'y dire des affaires d'Espagne. Son ambassadeur m'a rendu compte du contenu de la lettre qu'il venait de recevoir avant-hier de sa part. Je vois avec plaisir que Votre Majesté a rendu justice au sentiment qui m'a fait aller au-devant de ses désirs. Il est naturel et n'est qu'une suite de l'attachement que je désire lui prouver en toute occasion. Ce que Votre Majesté se propose de faire pour le roi de Prusse m'a rempli de la plus vive reconnaissance, et je n'ai pas voulu tarder un moment pour lui exprimer tout le plaisir qu'elle m'a causé par cette nouvelle. J'ose encore une fois recommander avec les plus vives instances ses intérêts à votre amitié pour moi. Quant aux affaires d'Espagne, j'espère que les troubles que les Anglais se plaisent à y exciter seront calmés sous peu. Votre Majesté doit connaître déjà les événements de Constantinople. Le sultan Sélim a péri, Mustapha est enfermé, et Mahmoud, aussi faible de corps que d'esprit, n'est qu'un fantôme de souverain. Les différents partis s'entre-déchirent plus que jamais; enfin, il me semble que toutes ces circonstances ajoutent de nouvelles facilités pour l'exécution du grand plan et dégagent Votre Majesté de ses derniers liens envers la Porte. C'est avec la même surprise qu'elle que j'ai appris les armements incompréhensibles de l'Autriche. J'ai cru lui devoir un avis, et mon ambassadeur a eu l'ordre de lui représenter tout l'abîme qu'elle se préparait. Je jouis de l'espoir de revoir Votre Majesté sous peu. À moins que je ne reçoive d'elle des nouvelles qui s'y opposent, je compte me mettre en route le 13 septembre, et dans quinze jours, je me trouverai à Erfurt. J'attends cette époque avec la plus vive impatience pour lui réitérer tous les sentiments dont je suis pénétré pour elle [504].»
[Note 504: ][ (retour) ] Archives des affaires étrangères, Russie, supplément 17. Nous avons publié cette lettre dans la Revue de la France moderne, 1er juin 1890.