«Vous voyez que je lui dis tout», fit observer Alexandre à M. de Caulaincourt en lui lisant la minute de cette lettre. En effet, avec une grand finesse de touche, sur un ton affectueux et enveloppant, il exprimait très nettement tous ses désirs, rappelait ce qu'il avait fait, ce qu'il pouvait faire encore, ce qu'il attendait. Par sa lettre, les bases de la discussion future se trouvaient à l'avance définies et circonscrites. À Erfurt, quatre questions offriraient matière à débat et à transaction, celles d'Espagne, d'Autriche, de Prusse et de Turquie. La solution des deux premières importait essentiellement à la France; les deux autres touchaient à la sécurité ou à la grandeur de la Russie. Grâce à cet équilibre des intérêts, il pouvait y avoir entre les deux empereurs parfaite réciprocité de services et de concessions. Alexandre nous laissait la main libre en Espagne; il nous offrait contre l'Autriche une aide plus apparente que réelle, mais dont il savait habilement faire ressortir la valeur; en retour, il demandait la reconstitution effective de la Prusse, qui le garantirait contre une résurrection de la Pologne, et la satisfaction de ses convoitises en Orient, reprenant à la veille d'Erfurt les prétentions émises avec tant de persévérance au lendemain de Tilsit. En présence de cette double et pressante mise en demeure, voilée sous les formes de l'amitié la plus expansive, à quel parti s'arrêterait définitivement Napoléon, aujourd'hui qu'il avait perdu l'espoir d'associer et de confondre les intérêts des deux empires dans un immédiat remaniement de l'univers?

CHAPITRE XII

ERFURT.

I--Les intentions de l'Empereur.--Avant de se tourner vers l'Espagne et de choisir ses moyens d'entente avec la Russie, Napoléon veut pénétrer l'Autriche.--La réception diplomatique du 15 août 1808.--Promesses de l'Autriche.-- Seconde conversation avec Metternich.--Fêtes guerrières.--Message au Sénat.--Napoléon apprend que la date de l'entrevue est fixée.--Il veut paraître à Erfurt dans le plus imposant appareil, y réunir des moyens de séduction variés, éblouir et charmer Alexandre.--Conversations avec Talleyrand: attitude prise par ce dernier.--Travail demandé à M. d'Hauterive.-- Conférences avec Sébastiani.--Napoléon recule indéfiniment le partage et espère satisfaire la Russie par la simple promesse des Principautés.-- Caractère de l'accord qu'il veut conclure à Erfurt.--Talleyrand essaye d'attirer l'empereur d'Autriche à l'entrevue.--Départ de Napoléon et de ses ministres.--Projet de partage rédigé par M. d'Hauterive et lettre d'envoi à Talleyrand.

II.--La rencontre.--Départ d'Alexandre malgré les frayeurs de sa mère.--Sa manière de voyager.--Spéranski.--Passage à Kœnigsberg.--L'empereur Alexandre et la comtesse Voss.--Le baron de Stein.--Napoléon fait communiquer au Tsar une lettre interceptée de ce ministre.--Le maréchal Lannes envoyé au-devant de l'empereur Alexandre: l'armée française en Allemagne.--Aspect d'Erfurt: une ville transformée.--Préparatifs magnifiques, affluence d'étrangers, mesures de précaution, police secrète.--Les rois de Bavière, de Saxe et de Würtemberg: lettre éplorée du premier.--Arrivée en masse des princes allemands: leur attitude obséquieuse et servile.--Leurs suppliques.--Apparition de Napoléon.--Rencontre avec l'empereur Alexandre et entrée solennelle; spectacle incomparable.--Principaux personnages réunis à Erfurt: leur attitude extérieure et leurs sentiments intimes.--Le baron de Vincent.--Talleyrand.--Sa défection.--Il veut négocier sa paix particulière avec l'Europe; action qu'il exerce sur le Tsar.--Alexandre Ier.--Napoléon.-- Conversation significative de l'Empereur sur les affaires d'Espagne: il prépare un grand effort pour ressaisir Alexandre.

III.--La discussion.--On effleure toutes les questions.--La Prusse: exigence préalable de Napoléon.--La Pologne: promesse que le grand-duché sera évacué et ne sera pas réoccupé.--Le partage de l'Orient ajourné.-- Alexandre se contente des Principautés; travail qui s'est opéré dans son esprit.-- Démonstration à tenter auprès de l'Angleterre.--Courrier de Vienne.--L'Autriche refuse de reconnaître les rois créés par Napoléon: influence considérable de cette décision sur la marche des conférences.--L'Autriche devient l'objet principal de la discussion.--Demandes de Napoléon et résistance d'Alexandre.--Erreur d'Alexandre et de Talleyrand sur les dispositions réelles de la cour de Vienne.--Scène vive entre les deux empereurs.--Alexandre se refuse à toute démarche comminatoire envers l'Autriche.--Napoléon déclare qu'il gardera les places prussiennes.--Aigre discussion.--Un accord incomplet s'opère à grand'peine.--Concorde apparente des deux souverains: splendeurs d'Erfurt.--Un geste célèbre.--L'intermède de Weimar.

IV.--L'excursion de Weimar et le séjour d'Erfurt.--Chasse dans la forêt d'Ettersberg.--La cour de Weimar.--La table des souverains.--Quand j'étais lieutenant d'artillerie.--Napoléon pendant le spectacle.-- Wieland amené d'autorité au bal.--Conversation avec Gœthe et Wieland: but politique de Napoléon.--Visite au champ de bataille d'Iéna.--Le mont Napoléon.-- Leçon d'art militaire.--Vie des deux monarques à Erfurt.--Le déjeuner de l'Empereur; une cour de beaux esprits.--L'après-midi: promenades, visites aux troupes.--Ravissement du grand-duc: ce qu'il rapporte d'Erfurt.-- Le vivat du couronnement.--Vision de Paris transformé.--Rapports avec Spéranski.--L'épée de Napoléon au musée de Saint-Pétersbourg.-- Occupations de la soirée.--La Comédie française et l'alliance russe.--Fugue de mademoiselle Georges à Saint-Pétersbourg; rôle intime qu'on lui ménage auprès d'Alexandre; ses débuts.--Pièces représentées à Erfurt.--Peu de goût des Russes pour la tragédie.--Après le spectacle.--Les salons d'Erfurt; la présidente de Recke et la princesse de la Tour et Taxis.--Épanchements intimes entre Napoléon et Alexandre.

V.--Propos de mariage.--Bruit répandu du divorce de l'Empereur et de son mariage avec une princesse russe.--Après Tilsit, Napoléon songe à se séparer de Joséphine.--Intrigues de cour; rivalité de la reine Hortense et de la grande duchesse de Berg.--Fouché met en circulation la nouvelle du divorce.-- Émotion à Saint-Pétersbourg.--Les grandes-duchesses Catherine et Anne: leur portrait par Joseph de Maistre.--Les on dit de Pétersbourg.- -Droit de veto reconnu à l'impératrice mère.--Lettre anxieuse de Roumiantsof.--Démarche de Fouché auprès de Joséphine: première explication entre l'Empereur et l'Impératrice; l'accord s'opère aux dépens du ministre de la police.- -Seconde crise: rapport de Tolstoï sur la scène des Tuileries.--Efforts de l'impératrice mère pour marier sa fille Catherine.--Le prince royal de Bavière, le duc d'Oldenbourg.--À Erfurt, Napoléon voudrait que l'empereur de Russie mît l'une des grandes-duchesses à sa disposition pour l'avenir.--Comment il fait entamer la question par Caulaincourt et Talleyrand.--Alexandre consent à parler.--Caractère des propos qui s'échangent entre les deux empereurs.--Réticences réciproques: inconvénients et dangers de cette ouverture.

VI.--La convention.--Établissement graduel des clauses de la convention: rôle respectif des souverains et des ministres.--Articles concernant l'Angleterre, l'Espagne, la Finlande, les Principautés.--Napoléon voudrait que la Russie ne réclamât pas la cession des Principautés à Constantinople avant que l'on connût le résultat des pourparlers avec l'Angleterre; motifs dont il s'inspire.--Avidité impatiente et défiance des Russes.--Arrière-pensées qu'ils prêtent à Napoléon.--Grave divergence de vues.--Transaction.--Article concernant l'Autriche.--La Turquie mise sous séquestre.--Nouvelles difficultés; on se décide enfin à signer.--Lettre au roi d'Angleterre.--Différences essentielles dans le langage tenu par Napoléon et par Alexandre au baron de Vincent.--Encore la reconnaissance des nouveaux rois: lettre particulière d'Alexandre.--Napoléon essaye de rassurer et de raisonner la cour de Vienne.--Supplications de la Prusse.--Napoléon lui fait remise de vingt millions.--Fin des conférences; séparation des deux empereurs.--Lettre d'Alexandre à sa mère.--Tristesse de Napoléon.--Résultats d'Erfurt.--Disparition de toute cause immédiate de conflit entre la France et la Russie.--Napoléon désirait avec passion que la paix générale sortît de l'entrevue: comment ce but se trouve manqué.--Étapes successivement parcourues par Alexandre dans la voie du désenchantement et de la défiance.--En laissant planer un doute sur ses intentions, ce monarque encourage les visées belliqueuses de l'Autriche.--Talleyrand livre à Metternich le secret des dispositions d'Alexandre.--Effet de cette communication.--La guerre résolue à Vienne.--Influence funeste qu'une nouvelle crise continentale doit nécessairement exercer sur les rapports de la France et de la Russie.--Comparaison entre Tilsit et Erfurt.