I
LES INTENTIONS DE L'EMPEREUR.
Tout absorbé qu'il fût par de pressantes occupations, règlement du sort de la Prusse, préparatifs contre l'Espagne, Napoléon pensait aux conditions de son accord futur avec la Russie et ne perdait pas de vue l'Orient. La catastrophe de Constantinople le toucha; il en tira une présomption de plus contre la possibilité de faire vivre la Turquie et de l'appliquer aux besoins de sa politique. Il la condamnait toujours dans son esprit, mais se reconnaissait impuissant à exécuter dès à présent la sentence; aussi s'applaudissait-il d'avoir éludé tout engagement ferme avec la Russie, d'avoir réservé, par six mois de diplomatie dilatoire, ses dernières décisions.
Examinant de sang-froid la situation, il en tirait d'abord cette conséquence que toute tentative sur l'Orient devait être ajournée jusqu'après l'entière soumission de la péninsule. Cette œuvre remplirait l'automne de 1808: pour en finir avec l'Espagne, Napoléon se donnait trois mois. Suivant ses calculs, ce laps lui suffirait pour balayer les armées de la révolte, jeter les Anglais à la mer, arriver à Madrid en conquérant, y paraître en pacificateur, et achever par des mesures conciliatrices ce que la victoire aurait commencé: «Avant le mois de janvier, écrivait-il à Joseph, dans toute l'Espagne, il n'y aura pas un seul village en insurrection [505].» Il comptait donc, au début de 1809, retrouver la pleine disposition de ses forces; peut-être pourrait-il alors, si l'Angleterre ne s'avouait pas vaincue, ramener ses colonnes des bords de l'Èbre et du Tage sur ceux de l'Adriatique, de la mer Ionienne, et, après avoir frappé notre rivale en Espagne, l'achever en Orient. Toutefois, avant de dresser un plan d'opérations pour le présent et pour l'avenir, avant de se déterminer sur la nature des arrangements à prendre avec la Russie, il était indispensable de voir plus clair dans les dispositions de l'Autriche. Sans doute, le cabinet de Vienne n'ayant pas saisi l'occasion de nos revers pour rompre, son ambassadeur à Paris tenant un langage correct, la Russie ayant parlé, le conflit ne semblait plus aussi imminent. Néanmoins, la France pourrait-elle sans témérité détourner la meilleure partie de ses forces contre l'Espagne, si elle n'acquérait d'abord la certitude qu'un autre ennemi ne choisirait pas cet instant pour l'attaquer perfidement par derrière? Quant à l'entreprise ultérieure sur l'Orient, l'attitude prise à Vienne y mettait un obstacle plus sérieux que la révolte de la péninsule elle-même: l'Espagne n'occasionnait qu'un retard, l'Autriche pouvait devenir un empêchement. Napoléon se reconnaissait donc un intérêt pressant à pénétrer cette dernière, à savoir au juste ce qu'il devait en craindre ou pourrait en attendre, et l'un des motifs qui avaient précipité son retour à Paris était le désir d'entamer avec elle une explication catégorique; se mettant brusquement en scène, il allait s'adresser à la cour de Vienne dans la personne de son représentant, et, tout en s'appliquant de plus belle à l'intimider et à la contenir, tenter un effort pour la rassurer et la ramener.
[Note 505: ][ (retour) ] Corresp., 14275.
Dans la nuit du 14 août, les ambassadeurs et ministres étrangers furent avertis que Sa Majesté les recevrait à Saint-Cloud le lendemain, jour de sa fête. Ces audiences collectives avaient quelque chose de plus redoutable encore que de solennel: Napoléon en profitait souvent pour lancer ce que Metternich appelait «ses manifestes oraux [506]», ces apostrophes fulgurantes qui retentissaient dans toute l'Europe et préludaient trop souvent au bruit du canon. Le 15 août 1808, le cercle diplomatique se forma dans l'une des salles du château. En l'absence du nonce, le comte de Metternich, ambassadeur d'Autriche, était placé au premier rang; après lui, le comte Tolstoï, puis le ministre de Hollande; un peu plus loin, le Turc et le Persan, avec leurs robes longues à l'orientale, mettaient une note exotique dans cette parade d'habits de cour et d'uniformes corrects. L'Empereur parut, avec sa maison et ses ministres. Suivant son habitude, il parcourut d'abord le cercle, recevant les hommages, y répondant en peu de mots, passa vite sa revue du corps diplomatique, revint ensuite au comte de Metternich et s'arrêta devant lui: c'était l'instant critique, attendu avec anxiété.
[Note 506: ][ (retour) ] Metternich, II, 237.
Cependant, le visage du maître n'annonçait point l'orage. Quelques propos indifférents s'échangèrent; puis, tandis que M. de Champagny «bloquait [507]» par derrière l'ambassadeur autrichien et l'empêchait de se dérober, Napoléon l'aborda de front et entama avec lui une discussion très vive, très serrée, mais parfaitement calme et courtoise, sur les armements de l'Autriche. Il y déploya la vigueur d'une argumentation offensive qui poussait ferme contre l'adversaire et ne le laissait point respirer; Metternich se défendait avec habileté, dépensant toutes les ressources d'un esprit souple, abondant, rompu à la dialectique des négociations.
[Note 507: ][ (retour) ] Metternich, II, 196.