De part et d'autre, on s'était mis sur un bon terrain: Metternich soutenait que l'Autriche restait dans son droit et ne menaçait personne en réorganisant son armée, ce qui était vrai en principe; mais Napoléon n'avait pas tort en prétendant que la précipitation apportée à cette œuvre lui donnait un air de menace. Il affirmait d'ailleurs qu'il y avait eu des préparatifs d'action immédiate, des mouvements de troupes, des achats de chevaux; il citait des détails techniques, s'exprimait en homme du métier, incriminant aussi l'impulsion donnée à l'esprit public, l'appel jeté aux passions populaires. Il énumérait tous ces faits, les accumulait, en accablait son interlocuteur, sans colère toutefois, attribuant à l'empereur François plus d'imprudence que de mauvais vouloir, insistant sur le danger de cette conduite et la nécessité d'y mettre un terme. On sentait chez lui un effort pour rester maître de ses paroles, l'intention d'avertir sans blesser; il ne déclamait point, mais voulait convaincre, s'attachait à détourner l'Autriche d'une voie fausse et à la remettre dans le chemin de ses véritables intérêts.

Au cours de la conversation, qui dura cinq quarts d'heure, il développa le raisonnement suivant: À quoi peuvent aboutir les armements de l'Autriche? Elle ne saurait faire la guerre, car la France et la Russie sont d'accord, et toute attaque se briserait contre leur alliance. Nous sommes sûrs, absolument sûrs de l'empereur Alexandre; il interdira à la cour de Vienne de bouger, et il faudra qu'elle s'incline devant cette défense; ne vaudrait-il pas mieux pour elle revenir spontanément, accorder de bonne grâce ce qu'elle devra céder à la contrainte, et rentrer de plein gré dans le système de la France? Elle retrouverait ainsi les avantages attachés à notre amitié et dont la continuation de ses mauvais procédés la priverait sans retour. «L'empereur de Russie, disait Napoléon, peut-être empêchera la guerre en vous déclarant d'une manière ferme qu'il ne la veut pas et qu'il sera contre vous; mais si ce n'est qu'à son intervention que l'Europe doit la continuation de la paix, ni l'Europe ni moi ne vous en aurons l'obligation; et, ne pouvant vous regarder comme mes amis, je serai certainement dispensé de vous appeler à concourir avec moi aux arrangements que peut exiger l'état de l'Europe [508]

[Note 508: ][ (retour) ] Dépêche de Champagny à Andréossy, rendant compte de la conversation de l'Empereur avec Metternich, et publiée dans la Correspondance sous le n° 14254. Cf. les Mémoires de Metternich, II, 194 à 199, et la dépêche du baron de Brockhausen au roi de Prusse, citée par Hassel, p. 507.

C'était à l'Orient que s'appliquaient ces derniers mots; afin que son interlocuteur ne s'y méprît point, Napoléon mit aussitôt sur le tapis la conduite des agents autrichiens en Turquie, leurs intrigues contre nous sur ce terrain, où se rapprochait pourtant et où devrait se confondre l'intérêt des deux empires. Abordant le fond même du sujet, il ne put s'exprimer que par allusions, car l'ambassadeur de la Porte était à deux pas, impassible, mais attentif: il essaya toutefois de rendre ses paroles très claires sous leur forme enveloppée, et reprit toute la question du partage par sous-entendus, discussion sans précédent, où l'on débattit en présence du condamné le genre de mort à lui infliger, «Est-ce par vos armements, répétait l'Empereur à Metternich, que vous voulez un jour être de moitié dans nos arrangements? Vous vous trompez: jamais je ne m'en laisserai imposer par une puissance armée..... Je ne vous admettrai plus à l'arrangement futur de tant de questions auxquelles vous êtes intéressés; je m'entendrai seul avec la Russie, et vous n'en serez que les spectateurs [509].» Cependant, par l'ensemble de son attitude et de son langage, il laissait voir que ces paroles devaient être tenues pour un avertissement, pour une menace, plutôt que pour l'expression d'une volonté irrévocable; que tout pourrait se réparer, si l'empereur François et son cabinet donnaient des gages, faisaient preuve d'empressement, proclamaient, attestaient leurs intentions pacifiques, et il essayait de provoquer chez l'Autriche un mouvement d'expansion, de franchise, d'abandon, en lui montrant une place à reprendre dans sa confiance et un rôle à jouer dans ses combinaisons.

[Note 509: ][ (retour) ] Metternich, II, 197.

La dissertation de l'Empereur fut interprétée par tous les assistants, y compris les plus prévenus, comme une tentative pacifique, un effort pour renouer. Le soir, Champagny avait réuni à sa table le corps diplomatique; après le dîner, M. de Metternich causait avec l'ambassadeur de Russie et celui de Hollande, ses plus proches voisins à l'audience: «Que décide le comité diplomatique? dit M. de Champagny en s'approchant d'eux.--Il décide, repartit Metternich, que l'Europe tient un nouveau gage de la paix [510].» Tolstoï s'exprima dans le même sens. Malheureusement, l'attitude de ce dernier, pendant la scène du matin, avait ôté à l'argumentation impériale quelque peu de sa valeur. Quand il s'était porté fort de la loyauté et des intentions du Tsar, Napoléon avait fixé Tolstoï avec insistance, l'appelant tacitement en témoignage, cherchant à surprendre, à provoquer sur sa figure quelque signe d'approbation: le Russe était resté de marbre. Cette froideur permettait à Metternich un doute sur les vrais sentiments d'Alexandre, encourageait l'Autriche à chercher son salut ailleurs que dans une réconciliation sincère avec la France.

L'Autriche promit que les troupes rassemblées à Cracovie, près de la frontière silésienne, seraient dispersées, que les réserves et la milice, mobilisées pour s'exercer et s'instruire, seraient rendues prochainement à leurs foyers, que la monarchie reprendrait sous peu son aspect accoutumé [511]. Au sujet de la reconnaissance du roi Joseph, elle ne se prononçait pas encore, mais faisait espérer une réponse favorable.

[Note 510: ][ (retour) ] Metternich, II, 200.

[Note 511: ][ (retour) ] Champagny à Andréossy, 26 août 1808. Archives des affaires étrangères, Vienne, 381. Metternich, II, 212.

Chargé de transmettre ces assurances, Metternich retourna à Saint-Cloud le 25 août. L'Empereur le reçut en audience particulière dans la soirée, avant le spectacle; il prit acte des déclarations de l'ambassadeur, entra de son côté dans des explications rassurantes sur les motifs tout spéciaux qui l'avaient porté à détrôner les Bourbons d'Espagne, affirma que cette mesure de sécurité personnelle ne devait pas être considérée comme une menace pour d'autres dynasties, et conclut à la disparition de toute difficulté sérieuse entre la France et l'Autriche. On devait travailler maintenant, ajoutait-il, à faire naître la confiance et à créer l'intimité; il s'y prêterait volontiers, pourvu qu'on l'encourageât à entrer dans cette voie. Il se plaignit du peu de bonne grâce que l'empereur François, sa famille, ses ministres, apportaient dans leurs relations avec nous. À Vienne, notre ambassadeur était subi plutôt qu'agréé; la cour, la société, le tenaient à distance; dans les cercles officiels, on affectait de ne point prononcer le nom de l'empereur des Français; jamais une parole aimable, jamais une attention; pourquoi ne pas rompre avec ces fâcheuses traditions? Les petites choses ont leur importance et mènent aux grandes.