[Note 522: ][ (retour) ] Caulaincourt à l'Empereur, 5 novembre 1808.
Alexandre allait plus vite «qu'aucun courrier», sans nul appareil, avec une simple calèche [523]. Il n'avait pas emmené sa maison, et n'avait pour compagnon que le grand maréchal, un aide de camp et son chirurgien. Son frère Constantin l'avait précédé, ainsi que les personnages qui devaient composer son escorte à Erfurt: on remarquait parmi eux le prince Galitsyne, procureur du Saint-Synode, plusieurs aides de camp généraux et, au milieu de ces grands seigneurs, Nicolas Spéranski, le fils de pope. Ce jeune homme aux vues originales et profondes, à la volonté forte, à l'enthousiasme d'apôtre, était devenu subitement le favori du Tsar et le confident de ses pensées rénovatrices: par lui, Alexandre espérait opérer dans l'administration et le gouvernement cette réforme dont le désir l'obsédait, et de son rêve généreux faire sortir une réalité. En 1808, Spéranski était à l'aurore de sa fortune; il venait d'être nommé conseiller privé et secrétaire du cabinet. Alexandre voulait qu'il vît Napoléon, qu'il écoutât ces conversations suggestives dans lesquelles l'empereur des Français détaillait sa manière de gouverner, qu'il se mît à cette grande école d'ordre et de méthode. Spéranski ne devant être à Erfurt qu'un auditeur, c'était sur Roumiantsof que comptait le Tsar pour l'aider à supporter le poids des discussions. Quant à Caulaincourt, il était naturellement du voyage: Alexandre l'y avait gracieusement invité, et Napoléon avait jugé utile qu'il assistât à l'entrevue.
[Note 523: ][ (retour) ] Caulaincourt à l'Empereur, 23 septembre 1808. «L'empereur, écrivait encore Caulaincourt à son maître, a décidé qu'il n'emmènerait ni maison ni cuisine: il compte sur celle de Votre Majesté, dont il fait chaque jour l'éloge, ainsi que de son vin, même du champagne, dont il ne buvait jamais avant.» 24 mars 1808.
La première étape de ce voyage, qui éveillait tant d'espérances, fut douloureuse. Avant de traiter avec la fortune et le génie, Alexandre ne put se dispenser de rendre visite au malheur. Passant par Kœnigsberg, il s'y arrêta deux jours. Dans cette triste capitale, où tout se ressentait de la misère publique, on essaya pourtant de le recevoir dignement et de faire encore figure de puissance. Il y eut entrée solennelle, troupes rangées sur le passage des souverains, dîner de gala au château. La fin de la seconde journée fut donnée à l'intimité. Frédéric-Guillaume emmena son hôte dans une maison de campagne qu'il s'était procurée aux environs: c'était dans cette retraite sans prétentions qu'il venait donner satisfaction à ses goûts d'existence bourgeoise et se distraire, au spectacle de la nature, d'accablants soucis. Dans toutes les occasions, Alexandre montra sa courtoisie ordinaire; il fut attentif auprès des dames, aimable avec tout le monde: reconnaissant plusieurs de ses compagnons d'armes de 1807, il eut pour chacun d'eux une parole gracieuse. La cause de la Prusse, qu'il promit de plaider à Erfurt, semblait lui inspirer le plus vif intérêt; cependant, il parut en général que sa fermeté pourrait ne pas répondre à ses bonnes intentions. Dans sa chronique intime de la cour, la comtesse Voss se fait l'écho de cette déception, bien qu'elle fût, comme toutes les femmes, du parti d'Alexandre; elle l'avait trouvé charmant, mais si faible [524]. Seul, le ministre Stein concevait meilleur espoir: il avait relevé chez Alexandre des craintes croissantes au sujet de l'ambition napoléonienne et jugeait que sa pitié s'était sincèrement émue au spectacle des misères de la Prusse [525].
[Note 524: ][ (retour) ] Neun und Sechszig Jahre am Preussischer Hofe, p. 237.
[Note 525: ][ (retour) ] Hassel cite, p. 547, une lettre écrite par Stein dans ce sens: «Il voit, dit le ministre prussien en parlant d'Alexandre, le danger qui menace l'Europe par l'ambition de Bonaparte, et je crois qu'il n'aura accepté l'entrevue que pour conserver encore quelque temps le repos extérieur.»
Napoléon avait prévu cette impression; c'était un mal inévitable, mais auquel le hasard venait de fournir un remède. Quelques semaines auparavant, la police française de Berlin avait saisi, sur un agent prussien accusé d'espionnage, une lettre de Stein au prince de Sayn-Wittgenstein. Cette pièce ne prouvait pas seulement que la Prusse mentait en protestant de son repentir, mais qu'elle essayait de fomenter le trouble et la révolte dans le nouveau royaume de Westphalie. L'Empereur lut la lettre saisie avec colère et mépris: «Ces Prussiens, dit-il, sont de pauvres et misérables gens [526].» Il résolut d'exiger le renvoi et le bannissement de Stein, de lui faire refuser asile dans les pays voisins, de le mettre hors la loi européenne; mais en même temps, habile à profiter de toutes les circonstances, si déplaisantes qu'elles fussent, il sut tirer parti de sa découverte. Après s'en être servi pour hâter la signature de la convention du 8 septembre, en menaçant le prince Guillaume et le ministre de Prusse à Paris, s'ils hésitaient à se soumettre, de rompre la négociation et d'accabler leur pays de rigueurs plus que jamais justifiées, il ordonna d'insérer la lettre de Stein dans le Journal de l'Empire, en l'accompagnant d'un commentaire virulent [527]. Puis, il fit expédier à Caulaincourt la feuille accusatrice; l'ambassadeur devait la communiquer à Roumiantsof d'abord, à l'empereur Alexandre ensuite, au cours même de leur voyage, à titre d'antidote contre les effets de leur séjour à Kœnigsberg. Le Tsar avait à peine quitté cette ville, lorsqu'il reçut avis de l'incident: il en fut consterné, comprit tout de suite que la Prusse venait de fournir contre elle-même une arme terrible: «C'est de l'esprit de vertige, dit Roumiantsof, et inexplicable [528].»
[Note 526: ][ (retour) ] Napoléon à Soult, 4 septembre 1808, lettre inédite. Archives nationales, AF, IV, 878.
[Note 527: ][ (retour) ] Voy. le Journal de l'Empire (Journal des Débats) du 9 septembre 1808.
[Note 528: ][ (retour) ] Caulaincourt à l'Empereur, 23 septembre 1808.