Dès qu'il eut passé la Vistule, Alexandre aperçut nos couleurs et nos uniformes. Un peu plus loin, à Friedberg, il fut complimenté par le maréchal Lannes, le prit dans sa voiture et entama avec lui une conversation familière. Lorsqu'un étranger, fût-ce un souverain, se rencontre avec un Français, c'est de Paris qu'il l'entretient presque immédiatement: Alexandre ne manqua pas à cette tradition: «Il m'a beaucoup parlé de Paris, écrivait le maréchal, il m'a même dit que, si les choses s'arrangeaient comme il l'espérait, il désirerait infiniment voir cette capitale, pour rester plus longtemps avec l'empereur Napoléon [529].» Il ne tarissait pas sur son attachement pour ce prince et montrait pour nos troupes autant d'admiration que de curiosité. Sur la Vistule, il avait particulièrement remarqué le 26e d'infanterie légère et le 8e de hussards, «pour la tenue [530]»; à Kustrin, il voulut s'arrêter quelques heures pour voir une division de cuirassiers en garnison dans cette ville. On avait eu soin, d'ailleurs, que, parmi nos régiments, les plus remarquables par leur allure martiale ou la magnificence de leur équipement pussent lui être montrés aux différentes étapes de sa route. D'incomparables troupes, échelonnées de ville en ville, faisaient la haie sur son passage à travers l'Allemagne.

[Note 529: ][ (retour) ] La lettre du maréchal a été publiée par M. R. Bittard des Portes dans la Revue d'Histoire diplomatique, janvier 1890, 143-144.

[Note 530: ][ (retour) ]Lettre du maréchal Lannes.

À mesure qu'il approchait du but, le Tsar accélérait sa course. Évitant Berlin, brûlant Leipzig, il ne s'arrêta plus qu'à Weimar, tout près d'Erfurt; il voulait s'y reposer quelques heures et «y faire sa toilette [531]», avant de se rendre au lieu de l'entrevue, où Napoléon devait l'attendre et le recevoir le 27.

[Note 531: ][ (retour) ] Caulaincourt à l'Empereur, 23 septembre 1808.

Située à mi-chemin entre le Rhin et l'Elbe, à l'un des carrefours de l'Allemagne, l'ancienne ville hanséatique d'Erfurt avait dû jadis au commerce son importance et sa richesse. Puis, son animation avait disparu avec sa liberté; la vieille cité s'était assoupie sous le gouvernement d'un prince ecclésiastique, médiatisé plus tard par la Prusse. Après Iéna, elle était demeurée à la disposition de l'Empereur, confondue parmi les dépouilles dont il se réservait d'opérer plus tard la distribution. Elle attendait son sort, ignorant si elle serait saxonne ou westphalienne, adjugée au prince primat ou abandonnée à un grand-duc, lorsqu'elle apprit que les puissances de la terre s'étaient donné rendez-vous dans ses murs, et que les affaires du monde allaient s'y traiter. Cette nouvelle la troubla tout d'abord. Ville paisible de bourgeois et de fonctionnaires, Erfurt n'avait pas le goût des grandeurs, et d'ailleurs sa disposition ne se prêtait guère à sa nouvelle fortune. Ses rues tortueuses, mal pavées, point éclairées le soir, ses places irrégulières, semblaient peu propres au déploiement des cortèges et aux évolutions de la troupe. Ses maisons étroites, à pignons aigus, à façades pittoresques, où l'art du seizième siècle avait sculpté ses ornements délicats, si elles avaient suffi naguère à abriter le luxe tout intime d'une bourgeoisie opulente, ne répondaient pas aux nécessités des grandes existences de cour. N'importe, le maître avait parlé: Erfurt cessait de s'appartenir. Il lui fallut se laisser aménager et transformer, se faire capitale pour quelques jours, s'accommoder aux honneurs et aux charges de sa destination improvisée.

Ce fut d'abord une prise de possession militaire; des troupes partout: artillerie à la citadelle, avec le général comte Oudinot, gouverneur de la place; compagnies d'élite en ville, régiments d'infanterie cantonnés dans les villages environnants. Les bourgeois regardaient passer ces belles troupes avec admiration, puis songeaient qu'il faudrait leur fournir vivres et logement, et cette réflexion tempérait leur enthousiasme. À l'invasion des soldats succéda celle des employés, agents et ouvriers: ils parurent en longues files, amenant des convois d'objets précieux. Par leurs mains, tout se restaurait et s'embellissait. Le palais du gouvernement échangeait son mobilier d'autrefois contre un décor dans le style du jour, renouvelé de l'antique, se parait de bronzes, de vases, de statues; les murs des appartements, fleuris d'ornements gracieux, disparaissaient sous les lourdes étoffes et les tapisseries des Gobelins; les portraits des vieux princes, des duchesses à falbalas, souriant sous la poudre, cédaient la place aux emblèmes de l'Empire; partout des aigles, partout des abeilles d'or, semées sur la pourpre des tentures. L'ancien théâtre de la cour, délaissé et transformé en hangar, brillait à nouveau sous ses dorures avivées; certaines demeures bourgeoises, désignées pour loger les hôtes de l'Empereur, recevaient une décoration somptueuse et prenaient figure de palais [532].

[Note 532: ][ (retour) ] Rapports de police. Archives nationales, AF, IV, 1696.

À ces apprêts publics s'ajoutaient de mystérieuses précautions. À Erfurt, comme partout en Allemagne, il y avait des mécontents; leur nombre grossissait chaque jour, et on les désignait sous le nom générique de Prussiens, car c'était vers la Prusse que se tournaient instinctivement leurs regards et leurs espérances. Il importait d'avoir l'oeil sur eux: il y aurait, pendant l'entrevue, un esprit public à surveiller, à diriger, et, dans ce but, la police impériale, dont le rôle grandissait sans cesse dans le gouvernement, avait mis sur pied toutes ses réserves. Paris avait envoyé un service complet, un autre fut organisé sur place, recruté dans le pays [533]. On le composa d'agents de toute sorte, publics et secrets, patentés ou officieux. Des observateurs notaient les mal pensants, s'enquéraient de leurs mouvements, se glissaient dans toutes les réunions, écoutaient ce qui se disait dans les cercles particuliers, dans les cafés, dans les «casinos». Et chaque jour leur tâche devenait plus lourde, car la population d'Erfurt doublait, triplait à vue d'oeil. Les vingt auberges de la ville étaient assiégées, les maisons particulières envahies. À toute heure, c'étaient de nouvelles arrivées: hier, un groupe de diplomates, précédant leurs maîtres; aujourd'hui, la Comédie française, appelée par levée en masse, au nombre de trente-deux sujets; puis des curieux, des fonctionnaires en congé, des joueurs de profession, des oisifs venus des eaux d'Allemagne, de Carlsbad et de Toeplitz, de tous ces lieux de plaisir et de conversation que Metternich appelait «les cafés de l'Europe [534]»; enfin, au milieu de cette foule bourdonnante et confuse, des personnages à sensation, des grands seigneurs de toute provenance, des maréchaux d'Empire, des princes souverains, des rois.

[Note 533: ][ (retour) ] Archives nationales, AF, IV, 1696. Brockhausen au roi de Prusse, 20 septembre 1808, Hassel, 512.