[Note 547: ][ (retour) ] Documents inédits.
Néanmoins, malgré ce ton hautain et qui veut rester confiant, il se rend compte que les événements d'Espagne, en le montrant insatiable et en prouvant qu'il n'est plus invincible, rendent l'espoir à tous ses ennemis: dans la foule prosternée qui l'entoure, il perçoit des symptômes de révolte, sent les gouvernements et les peuples frémir sous sa main, et comprend que les splendeurs d'Erfurt ne sont qu'un voile jeté sur une situation critique et menaçante. Habitué à vaincre, il espère une fois de plus triompher de tous les obstacles, ressaisir Alexandre et enchaîner l'Europe par le bras de la Russie, mais ne se dissimule point que la lutte sera chaude et serrée, qu'elle exigera toute sa force et toute son adresse. À voir l'impassible sérénité avec laquelle il tient sa cour de souverains, on le croirait uniquement occupé de régner; cependant il se dispose à combattre, prépare ses moyens, fait appel à toutes les ressources de son génie et vient livrer à Erfurt sa grande bataille diplomatique.
III
LA DISCUSSION.
Ce fut du 28 septembre au 5 octobre qu'eurent lieu les discussions de principe, celles qui portèrent sur les bases mêmes de l'accord à intervenir. Tandis que Talleyrand agissait sous main, voyait tour à tour Napoléon et Alexandre, tenait avec Roumiantsof d'intimes conférences qui se prolongeaient fort avant dans la nuit [548], les deux monarques traitaient seul à seul, faisaient personnellement leurs affaires. La plupart du temps, ils discutaient en se promenant de long en large dans le vaste cabinet de l'Empereur. Au début, on se tâta réciproquement sur tous les points; évitant de s'engager à fond, on essayait de pénétrer les vues de l'adversaire, de lire dans le jeu d'autrui sans découvrir le sien: avec précaution, toutes les questions, celles de Prusse, de Pologne, de Turquie, d'Autriche, furent simultanément abordées.
[Note 548: ][ (retour) ] Rapport de police du 4 octobre: «On s'agitait principalement de l'entretien que le comte de Roumiantsof a eu avec le prince de Bénévent deux nuits de suite jusqu'à deux heures du matin.»
Pour la Prusse, on put voir que la difficulté porterait principalement sur les trois places de sûreté laissées entre nos mains par la convention de septembre. Alexandre tenait à l'abandon de ces forteresses; Napoléon voulait avant tout que la Prusse fît son entière soumission en ratifiant le traité passé avec elle: lorsqu'elle se serait remise à sa clémence, il ne refuserait pas de recevoir à Erfurt un envoyé de Frédéric-Guillaume et réservait son dernier mot. Sans discontinuer ses instances, Alexandre fit engager la cour de Kœnigsberg à donner le gage exigé d'elle, afin qu'il pût tenter en sa faveur un suprême effort [549]. Pour l'état de Varsovie, il réclamait à tout prix une sûreté; il exprimait franchement ses appréhensions, ses angoisses en face de cette Pologne renaissante, qui puisait dans la présence de nos troupes un redoublement de confiance et de force expansive. Napoléon comprit la nécessité d'un sérieux sacrifice; il promit de retirer ses troupes; il fit plus, il fournit l'assurance que le grand-duché, dans aucune hypothèse, ne serait réoccupé. Un tel engagement ne pouvait former l'objet d'une stipulation écrite; la parole de Napoléon suffisait, il la donna. Cette satisfaction ne faisait point disparaître le germe de mésintelligence jeté entre les deux empereurs par la création du grand-duché, mais elle en retardait le développement.
[Note 549: ][ (retour) ] Hassel, 275. Documents inédits.
Le partage de l'Orient avait été l'objet assigné depuis huit mois à l'entrevue. C'était à Erfurt que l'on devait statuer en dernier ressort sur le destin de la Turquie, s'en répartir les dépouilles, décider qui serait maître du Danube, qui régnerait sur la Grèce, qui s'approprierait l'Égypte et les Îles, juger si Constantinople pourrait figurer dans le lot de la Russie, ou si cette position incomparable devait être à jamais réservée. Cependant, on a vu que l'Empereur, dans la situation que lui créaient ses revers d'Espagne et l'attitude de l'Autriche, n'admettait plus que ces immenses questions fussent tranchées ou même sérieusement traitées à Erfurt; il voulait mettre présentement le partage hors de cause et n'offrir à la Russie que les Principautés.