Sur ce point, il ne rencontra pas chez Alexandre une vive opposition. Aussi bien, le Tsar n'avait jamais exigé la destruction de la Turquie, et ses vues premières, telles qu'il les avait formulées en novembre 1807, n'allaient pas au delà de la Moldavie et de la Valachie. Depuis un an, le partage avait été une idée plus napoléonienne que russe. À Tilsit, c'était l'empereur des Français qui l'avait brusquement formulée; en février 1808, il l'avait reprise, en lui donnant un développement inouï. Alexandre s'y était livré alors avec ardeur, avec enthousiasme, se croyant près de mener son peuple à Constantinople et de lui faire toucher le but suprême de ses ambitions, mais aujourd'hui, sous le coup de ses premières impressions d'Erfurt, faisant suite à une série de mécomptes, il se demandait si toute entreprise à tenter de concert avec Napoléon n'exposerait pas la Russie au rôle de dupe, n'aboutirait point pour elle à la plus amère, à la plus éclatante déconvenue. Spontanément, quoique avec regret, il s'éveillait de son rêve: craignant d'avoir subi le charme d'une illusion enchanteresse et décevante, il tendait à l'écarter, en la pleurant toutefois, pour retourner à de plus prosaïques, mais plus sages réalités. Il revenait à croire qu'une simple extension de frontières, poursuivie isolément, produirait des avantages plus certains qu'un vaste système de conquêtes combinées où Napoléon se ferait à coup sûr la part du lion; Roumiantsof lui-même se ralliait maintenant à cette idée et s'en instituait le défenseur; faisant allusion aux projets de partage qu'il croyait découvrir toujours dans l'esprit de Napoléon: «L'acquisition de la Moldavie et de la Valachie, écrivait-il à son maître, seuls et sans coopération, nous est de beaucoup plus avantageuse [550].» La Russie se trouvait ainsi acquise d'avance à l'idée d'une solution restreinte, et lorsque Napoléon parla des Principautés, le Tsar ne refusa pas de se contenter de ce royaume danubien auquel s'étaient longtemps bornées ses convoitises. On convint donc en principe de réserver la question du partage, sauf à y revenir dans une nouvelle entrevue, et de ne toucher, à Erfurt, aux affaires orientales que pour stipuler l'extension de la Russie jusqu'au Danube, Alexandre se promettant de faire donner à cette concession une forme indiscutable et précise, Napoléon gardant l'espoir d'en atténuer ou au moins d'en retarder l'effet par quelques dispositions restrictives.

[Note 550: ][ (retour) ] Roumiantsof à l'empereur Alexandre, 15-27 décembre 1808. Archives de Saint-Pétersbourg.

Le partage se trouvant ajourné, renoncerait-on à poursuivre par d'autres voies ce qui en eût été le but suprême, à savoir, d'épouvanter et d'atteindre indirectement l'Angleterre? Pour le moment, on s'interdisait de s'ouvrir à travers les États ottomans une route vers l'Asie britannique: ce moyen d'accabler l'ennemi commun se trouvant écarté, quel autre lui substituer?

À défaut d'une action, on se réduisit à l'idée d'une démonstration. Malgré le secret dont la France et la Russie avaient depuis un an enveloppé leurs délibérations, leur dessein avait transpiré, et d'ailleurs Napoléon l'avait volontairement divulgué dans ses discours. Le bruit de l'entreprise méditée s'était répandu au loin: on en parlait dans les provinces les plus reculées de la Turquie, on en parlait à Londres. L'Angleterre s'était émue, elle craignait pour son commerce du Levant, pour sa prépondérance dans la Méditerranée, pour son empire indien; elle étudiait les moyens d'empêcher le partage ou d'en neutraliser les effets. À l'approche de l'entrevue, son alarme avait redoublé, une telle rencontre lui semblant le présage d'extraordinaires événements. Loin de dissiper ses soupçons, les deux empereurs résolurent de les porter au comble, en leur donnant une base officielle, et se fixèrent au procédé suivant: ils tenteraient en faveur de la paix une démarche imposante: écrivant au roi de la Grande-Bretagne une lettre commune, ils lui offriraient de négocier, l'inviteraient à rendre la paix aux nations, à reconnaître les changements survenus en Europe; puis, en termes discrets, mais suffisamment explicites, ils lui laisseraient entrevoir qu'un refus entraînerait de nouveaux et plus graves bouleversements. Comme l'attention des Anglais se trouvait attirée vers l'Orient, ils découvriraient dans ces paroles une menace pour la Turquie, et peut-être se résigneraient-ils à traiter afin d'en prévenir l'exécution. Hors d'état d'infliger à l'Angleterre une atteinte matérielle, Napoléon et Alexandre essayeraient de la frapper moralement, en dressant à ses yeux un vague épouvantail, et lui feraient apparaître, à travers le voile d'un langage volontairement énigmatique, le fantôme d'un grand projet.

Seulement, dans la pensée de Napoléon, cette tentative ne serait susceptible de résultat qu'autant qu'elle s'accompagnerait de démarches envers l'Autriche, assez fortes, assez menaçantes, pour ôter à cet empire toute envie, toute faculté même de rendre à l'Angleterre une alliée et de renouveler la guerre continentale. Avant de partir pour l'entrevue, Napoléon avait décidé de demander à Alexandre un mouvement de troupes russes vers les frontières de la Galicie, une démonstration militaire, destinée à répondre aux armements de l'Autriche et à en paralyser les effets. À Erfurt, un incident nouveau, fort grave, en lui démontrant la nécessité d'être plus exigeant, vint tout à coup compliquer la négociation et en modifier l'allure.

Au lendemain des premières conférences, une dépêche du général Andréossy, notre ambassadeur à Vienne, fut remise à Napoléon. Suivant de près M. de Vincent, elle faisait connaître que l'Autriche démentait par sa conduite les déclarations de son messager et s'affirmait irréconciliable. Inquiète du mystère d'Erfurt, imprudente par peur, l'Autriche refuse l'unique satisfaction qui eût rassuré l'Empereur sur ses intentions, la reconnaissance des rois d'Espagne et de Naples. Les assauts réitérés du général Andréossy n'ont pu arracher à M. de Stadion une réponse favorable: après s'être longtemps retranché derrière des formules dilatoires, le ministre a fini par déclarer, en évitant soigneusement le mot de reconnaissance, «que les relations politiques entre les cours respectives seraient rétablies lorsque les deux rois seraient arrivés dans leur capitale et auraient notifié leur avènement [551]»; c'est une fin de non-recevoir prononcée sous la forme la plus blessante, puisque l'Autriche subordonne sa conduite aux événements et méconnaît le droit des souverains créés par Napoléon pour ne s'incliner que devant le fait. D'ailleurs, en dépit de promesses illusoires, elle pousse ses armements, avec moins de tapage, mais avec une active persévérance. Aucune mesure n'a été prise pour calmer l'effervescence populaire; des courriers italiens, traversant le territoire autrichien, viennent d'être arrêtés et molestés. Au dehors, la diplomatie viennoise poursuit ses menées: il est certain que les relations, l'intimité avec l'Angleterre sont plus étroites que jamais. À Constantinople, les agents impériaux se conduisent «en furibonds [552]», excitent violemment les Turcs contre nous; en Sicile, en Espagne, ils sèment l'intrigue, et sans que l'on puisse dire si l'Autriche obéit à l'idée raisonnée et préconçue de nous faire la guerre, sa «tendance au mal [553]» la porte à appuyer partout nos ennemis, à susciter des diversions en leur faveur, et la tient contre nous en état de conspiration permanente.

[Note 551: ][ (retour) ] Andréossy à Champagny, 22 septembre 1808. Archives des affaires étrangères, Vienne, 381.

[Note 552: ][ (retour) ] Id.

[Note 553: ][ (retour) ] Id.

Cet avis fit sur l'Empereur un effet immédiat et profond. Son courroux s'exhala en termes acerbes. Il avait cru un instant que l'empereur d'Autriche se présenterait en personne à Erfurt: «Je comprends maintenant, disait-il, pourquoi l'empereur n'est pas venu: il est difficile à un souverain de mentir en face, il s'est remis de ce soin sur M. de Vincent [554].» Son émotion et sa fureur s'expliquent, car l'hostilité de l'Autriche, en se prononçant, le mettait définitivement en présence de la complication qu'il craignait le plus. L'Autriche cédant tout à fait aux inspirations de la peur et de la haine, s'abandonnant sur une pente fatale, une attaque de sa part redevenait très probable, sinon certaine. Or, une rupture avec elle, c'était l'ère des coalitions rouverte, la soumission de l'Espagne entravée, la paix du continent troublée à nouveau, la paix maritime indéfiniment retardée. Restait-il un moyen d'éviter cette épreuve, plus redoutable qu'aucune des précédentes? Pour la surmonter, le concours de la Russie nous était indispensable, mais ne pourrait-il nous l'épargner? L'Autriche résisterait-elle à une sommation commune des deux arbitres du monde l'invitant, sous peine d'écrasement immédiat, à rentrer dans le devoir? Pour obtenir cette démarche, Napoléon se résignait à accentuer ses concessions: il prononcerait plus expressément, s'il le fallait, le don des Principautés [555]: en face d'une nécessité suprême, toute considération lui devenait secondaire. S'assurer l'assistance sans réserve d'Alexandre pour combattre l'Autriche, si celle-ci nous attaquait, pour la retenir, s'il en était encore temps, telle fut désormais la pensée dominante de l'Empereur à Erfurt, le but vers lequel se tendirent tous les ressorts de sa volonté.