Fécond en ressources, tour à tour souple et pressant, usant de séduction et d'autorité, Napoléon variait ses arguments et ses moyens. Il lut à Alexandre la lettre d'Andréossy et en donna un commentaire éloquent. Afin d'attester ses intentions purement défensives, il ne se montrait pas éloigné de garantir à l'Autriche l'intégrité de son territoire, si cette puissance consentait à désarmer: il admettait qu'on la rassurât d'une part, pourvu qu'on la menaçât de l'autre. Si l'on adhérait au système proposé, disait-il encore, si l'on enlevait aux Autrichiens le pouvoir de révolutionner l'Allemagne, il se sentirait plus à l'aise pour évacuer totalement ce pays; il pourrait adoucir le sort de la Prusse et ne garder qu'une place sur l'Oder, au lieu de trois. Mais ces manœuvres enveloppantes ne réussissaient pas mieux auprès d'Alexandre que les attaques directes. Cet empereur, que l'on disait faible, incertain, irrésolu, montrait une fermeté de caractère étonnante, voilée sous une inaltérable sérénité. Il écoutait tout patiemment, discutait peu, ne s'attachait pas à réfuter les arguments multiples et pressants de son adversaire, laissait passer ce torrent, revenait ensuite à son idée et s'y attachait avec un doux entêtement.

Cette molle résistance, qui n'offrait point de prise et cédait sous la pression, puis reprenait insensiblement son niveau, exaspérait l'Empereur. Au sortir de ces rencontres où son adversaire lui avait ravi la victoire en lui refusant le combat, quand il se retrouvait avec ses familiers, il ne ménageait pas Alexandre, s'exprimant en termes amers ou ironiques, suivant son humeur; il dit un jour à Caulaincourt: «Votre empereur Alexandre est têtu comme une mule: il fait le sourd sur ce qu'il ne veut pas entendre [557].» Puis, faisant allusion de nouveau à l'entreprise néfaste dans laquelle il reconnaissait la source de tous ses embarras: «Ces diablesses d'affaires d'Espagne, s'écriait-il, elles me coûtent cher [558]!» Le lendemain, il retournait au combat tout frais, plein d'ardeur, avec des armes nouvelles; mais son énergie s'usait une fois de plus contre un insaisissable adversaire.

[Note 557: ][ (retour) ] Documents inédits.

[Note 558: ][ (retour) ] Id.

À bout de raisons, il éclata en plaintes: L'alliance, disait-il, va perdre toute son utilité; elle ne saurait en imposer désormais aux Anglais et procurer la paix générale. Alexandre demeura impassible: sur lui, les reproches glissaient comme les prévenances. À la fin, Napoléon eut recours à l'emportement; il se fâcha. Des scènes vives eurent lieu. Un jour, comme on reprenait l'éternelle question en se promenant dans le cabinet de l'Empereur, la discussion s'échauffa, et Napoléon, dans un mouvement d'impatience rageuse, jeta à terre son chapeau et le piétina. Alexandre s'arrêta aussitôt, le regarda fixement, avec un sourire, se tut quelques instants, puis, d'un ton calme: «Vous êtes violent, dit-il; moi, je suis entêté: avec moi, la colère ne gagne donc rien. Causons, raisonnons, ou je pars [559].» Et il se dirigea vers la porte. Force fut à l'Empereur de le retenir, de s'apaiser: la discussion reprit sur un ton modéré, amical même, mais n'avança point, et, cette fois encore, Alexandre ne se laissa entraîner contre l'Autriche à aucune démarche comminatoire.

[Note 559: ][ (retour) ] Id.

Est-ce à dire qu'il voulût encourager l'Autriche à nous faire la guerre? En aucune façon. Aussi sincèrement que l'empereur des Français, Alexandre désirait le maintien de la paix: il souhaitait d'autant plus éviter une lutte en Allemagne qu'il s'engageait à y participer. Les deux souverains étaient d'accord sur le but, mais différaient essentiellement sur les moyens de l'obtenir. Alexandre estimait que des paroles amicales et rassurantes retiendraient mieux l'Autriche que des menaces: il était convaincu que cette cour ne voulait pas la guerre, n'armait que par peur, ne commencerait jamais les hostilités, si on ne la poussait à bout: «Elle ne sera jamais assez folle, disait-il, pour se faire l'agresseur et entrer seule dans la lice [560]

[Note 560: ][ (retour) ] Documents inédits.

À ses yeux, le véritable péril ne venait pas de Vienne, mais de la France, des arrière-pensées offensives et meurtrières qu'il prêtait à Napoléon envers l'Autriche. Dans les mesures de rigueur qu'on lui proposait, il voyait l'indice irrécusable de ces intentions, un moyen de démanteler une monarchie infortunée et de faire tomber ses défenses, pour l'accabler plus sûrement. Plus on insistait auprès de lui, plus cette idée s'enfonçait dans son esprit. En conséquence, il jugeait utile, indispensable, que l'Autriche, loin de se rendre à merci, demeurât puissamment armée, en possession de tous ses moyens, en posture assez respectable pour décourager la France de toute velléité d'agression. Quant à la Russie, elle devait, suivant lui, loin de se jeter prématurément de notre côté, s'enfermer dans une stricte impartialité et s'attacher le plus longtemps possible à ne point faire pencher la balance; il fallait que ni la France ni l'Autriche ne pussent compter sur sa complicité, dans le cas où l'une ou l'autre nourrirait des desseins contraires à la paix. Cette attitude maintiendrait entre les deux parties une certaine parité de situation et de moyens, les laisserait en présence, également armées, également imposantes, en mesure de se défendre, non d'attaquer, et de cet équilibre de leurs forces naîtrait leur commune immobilité. La France et l'Autriche se tenant ainsi mutuellement en respect, se paralysant l'une par l'autre, la paix continentale se prolongerait, et, d'autre part, la Russie aurait le loisir de poursuivre ses opérations sur le Danube, d'arracher à la Turquie ce que Napoléon lui avait livré de cet empire [561].

[Note 561: ][ (retour) ] Quelque temps après l'entrevue, Alexandre écrivait à Roumiantsof: «Vous vous rappellerez que dans nos conversations à Erfurt je croyais toujours que le plus utile serait de produire en Europe un système qui tendrait à empêcher qu'entre les trois grandes puissances restantes, la Russie, la France et l'Autriche, aucune des trois ne pût troubler la paix générale du continent. Ce système n'est possible qu'autant qu'il existe une balance entre les forces de ces trois puissances, et la Russie, n'ayant rien à redouter pour elle-même de l'Autriche, peut par conséquent voir avec une sorte de tranquillité l'accroissement de sa force comme un moyen de parvenir à l'établissement du système en question.» Alexandre à Roumiantsof, 18 décembre 1808. Archives de Saint- Pétersbourg.